Justine Mérieau – Ecrivain

Bienvenue sur mon blog, créé pour faire connaître davantage mes livres à un lectorat plus vaste, celui de la toile

BERTHE ET REBECCA OU DEUX NANTAISES DES ANNEES 80 – Roman paru chez Orphie en décembre 2008

Classé dans : Littérature et poésie — 16 avril, 2009 @ 2:26

Berthe et Rebecca ou deux Nantaises des années 80

 QUATRIEME DE COUVERTURE

Rebecca est une belle femme libérée. Mais juive, elle a connu enfant les camps de concentration, la perte des siens, la difficulté d’en parler au retour, l’exclusion et l’antisémitisme. 

Berthe est une jeune fille qui n’a pas vraiment d’attrait physique et qui se trouve laide. Elle supporte très mal le rejet et le regard souvent indifférent des autres.  

Et pourtant, ces deux Nantaises des années 1980 – parce qu’elles vivent chacune leur différence – se sentent proches, et leur amitié sera déterminante dans leur évolution et leurs choix. 

L’auteur a su trouver les mots justes pour décrire les sentiments des deux femmes, qui ont plusieurs points communs, dont celui de la littérature.

 

 Ce roman permet au lecteur de découvrir la ville de Nantes, où se situe une grande partie de l’existence de Berthe et Rebecca ; ce, jusqu’au moment où surviennent certains faits qui vont changer leur destin… 

Justine Mérieau, en choisissant Nantes pour cadre d’une grande partie de son action, privilégie ses propres racines : elle qui vit de nouveau à La Réunion, après quelques années passées à Mayotte, soit depuis vingt ans hors métropole, n’a pas oublié les rues, les cafés, les odeurs de sa ville… Une atmosphère qu’elle a su retrouver au plus profond d’elle-même. Elle trace l’histoire d’une plume rapide, et ses récits ne peuvent laisser indifférent : c’est pourquoi le lecteur se sentira proche de ses deux héroïnes et les aimera. 

 

 Il ne faut pas manquer le quatrième roman et sixième livre de cet écrivain, qui vous fait redécouvrir une page de l’Histoire de France – la seconde guerre mondiale – aux conséquences douloureuses.  

Mais le roman pose aussi différentes questions : comment survivre, en étant physiquement différent des critères véhiculés par la mode du moment ? Pourquoi le nazisme avait-il pu s’installer en Allemagne sous Hitler ? Pourquoi – et depuis quand – l’antisémitisme existe-t-il et peut-il encore perdurer ?  

Et des questions posées, il y en a bien d’autres tout au long du livre….

CHAPITRE I 

 

Entièrement nue devant sa psyché, Berthe s’y 

regardait sans aucune complaisance, avec un regard 

chargé d’aversion et de haine. Et un énorme découragement 

l’envahissait à nouveau, où se mêlaient colère et 

chagrin. 

Pourtant, à l’approche du printemps de cette 

année 1985, elle aurait tellement souhaité se plaire un peu, 

à défaut de se trouver belle… Malheureusement, quelle 

que soit la partie de son corps sur laquelle ses yeux se 

posaient, celle-ci ne lui inspirait à chaque fois qu’une 

indicible horreur ; ce qui accentuait encore davantage 

son désespoir. Le désespoir de toujours n’apercevoir dans 

son miroir, qu’un reflet qu’elle jugeait laid. 

Parce qu’elle trouvait laid tout en bloc ! Sans 

accorder la moindre grâce à l’ensemble de sa personne, 

qu’elle observait froidement, avec une sévérité implacable, 

dénuée de la moindre indulgence. 

Ainsi, haineux et désespéré, son regard l’inspectait-il 

des pieds à la tête, de façon critique et exagérée. Car, 

dans cet état d’esprit, elle amplifiait bien sûr tout… Et se 

voyait avec des mollets trop forts et trop musclés, des 

cuisses trop courtes et trop grosses, un ventre trop 

rebondi et flasque, des hanches trop larges et plantureuses, 

des fesses trop volumineuses et molles… et pour 

finir, avec des seins trop lourds et gonflés, tels deux 

énormes ballons arrogants qu’elle eût aimé pouvoir 

crever… 

Son regard s’arrêta sur ses seins et y demeura figé, 

malgré la consternation qu’elle en ressentait. Elle n’osait 

remonter vers son visage, tant elle en avait d’appréhension. 

Elle s’y décida d’un coup par bravade et se contempla bien en face. 

Son front était toujours aussi 

désespérément bas… Ses yeux, aussi insignifiants, minuscules, 

d’un marron fade et sans éclat… Ses joues, aux 

pommettes un peu hautes et saillantes, aussi énormes… 

Son menton, aussi épais et légèrement fuyant, sa bouche, 

aussi petite et mince… Quant à ses cheveux, ils pendaient 

sans grâce en mèches ternes et raides, encadrant de leur 

brun falot son visage morne, austère et sans vie 

apparente. 

Berthe avait maintenant tout examiné. Tout… sauf 

son nez… Mais c’était volontaire, parce que celui-ci, 

depuis toujours, lui posait son plus gros problème. 

D’autant mieux que justement, son nez était grand et 

gros… D’une longueur qu’elle jugeait excessive et peu 

commune, avec des narines trop épaisses à son gré. Et si 

son visage était, somme toute, assez anodin, disons, 

« passe-partout », il est vrai que son nez, quant à lui, avait 

du caractère et brillait par son originalité… Une originalité 

dont Berthe se serait, on s’en doute, bien passée ! 

Relevant les yeux vers lui, elle osa enfin le regarder. Ses 

prunelles, comme à chaque fois, s’emplirent aussitôt de 

larmes devant cette chose lui paraissant incongrue, 

immonde et outrancière ; un appendice qui l’empêchait 

de passer inaperçue, elle qui aurait voulu être transparente…

 

 Durant son examen, la jeune fille devenait de plus 

en plus sombre et désespérée. Il en allait toujours ainsi, 

lorsqu’il lui prenait de se contempler longuement dans 

une glace. Aussi préférait-elle en général s’en abstenir, 

sachant qu’elle continuerait à être déçue de ne jamais 

pouvoir découvrir d’elle quelque chose qu’elle aimerait. 

Dans son cas, se disait-elle avec tristesse et amertume, il 

valait mieux ignorer son image, essayer de ne plus y 

penser pour ne pas en souffrir davantage. Sinon, cela 

devenait pire à chaque fois, elle le savait ; parce qu’alors, 

elle en arrivait à ne plus éprouver qu’un profond dégoût 

de sa personne physique… Un rejet total. Et elle finissait 

par se détester carrément, par ne plus pouvoir se 

supporter du tout ; déjà qu’elle avait assez de mal à se 

supporter chaque jour sans cela… Elle y parvenait 

d’ailleurs à peine. Elle aurait voulu oublier jusqu’à son 

existence. 

 

Epuisée, lasse, démoralisée, Berthe se laissa choir 

sur son lit, corps sans joie, dont l’esprit remuait les plus 

noires pensées. Elle songeait aux jeunes filles de son âge, 

et surtout, à son amie Rebecca, qui sortaient, s’amusaient, 

tandis qu’elle, timorée, complexée par son physique 

ingrat, préférait se terrer chez elle… 

Pourtant, malgré qu’elle ne fût pas belle, du moins, 

pour répondre aux critères de beauté actuels, elle n’était 

cependant pas aussi laide qu’elle le pensait. C’est 

d’ailleurs ce que Rebecca lui avait assuré maintes fois…

Et il était vrai que bien qu’elle eût un visage sans réelle 

beauté, parce que dépourvu de cette grâce et de ce 

charme indéniables qui attirent forcément en le faisant 

reconnaître comme tel, il émanait toutefois de celui-ci une 

certaine spiritualité mêlée de distinction. Et puis, du haut 

de son un mètre soixante-treize, elle avait tout de même 

une certaine allure… Mais elle l’ignorait.

 

 Berthe, ainsi qu’on l’aura compris, ne parvenait 

jamais à se trouver le moindre attrait. Puisque d’office, elle 

exagérait de façon excessive ce qui concernait son 

apparence, tant elle l’exécrait… Et, comme depuis 

longtemps elle ne se voyait qu’avec des yeux déformants, 

elle n’arrivait pas plus pour autant à croire aux affirmations 

de Rebecca. Elle pensait seulement que son amie, 

par gentillesse ou commisération, préférait invoquer de 

pieux mensonges ; elle en était à présent persuadée et ne 

pouvait plus en démordre. 

Et pourtant, ainsi qu’elle se le rappelait souvent, 

comme pour mieux se conforter dans ses néfastes idées, 

n’avait-elle pas essayé, lorsqu’elle avait vingt ans, de faire 

partie d’un petit groupe d’amis connus à son travail ?… 

Elle venait alors tout juste d’entrer comme vendeuse, au 

rayon des bijoux fantaisie du Prisunic, rue Lafayette à 

Nantes. Nantes, sa ville, où elle était née il y avait 

maintenant vingt-cinq ans… 

Hélas, cette unique tentative s’avéra être un échec 

total. Surtout lorsqu’elle déclina son nom… Parce qu’en 

plus de son physique ingrat et de son prénom, qui, à lui 

seul, prêtait déjà à rire, elle avait aussi un nom effroyable, 

qui aurait desservi la plus belle des femmes. Elle 

s’appelait « Boudineau »… Berthe Boudineau ! 

Du reste, à ce sujet, elle avait un jour demandé à sa 

grand-mère, avec qui elle vivait alors, pourquoi on l’avait 

prénommée ainsi. Celle-ci lui avait répondu que si sa 

mère lui avait donné ce prénom, c’était en souvenir de 

Berthe D., sa meilleure amie, morte très jeune d’une 

leucémie ; pendant sa maladie, elle lui avait promis, le jour 

où elle aurait un enfant, de l’appeler comme elle si c’était 

une fille… Ayant appris cela, Berthe devint encore plus 

déprimée : porter un vilain prénom est une chose, mais 

quand c’est également celui d’une morte… 

Donc, dans cette bande de copains, non seulement 

elle ne plaisait à aucun garçon, – ce qui ne l’étonnait pas, 

habituée depuis longtemps à ce qu’on la trouvât laide – 

mais encore, tous, plus ou moins, se moquaient d’elle. 

D’abord discrètement, derrière son dos, puis, par la suite, 

carrément devant elle. Ainsi, l’appelait-on alors « Berthe 

au grand nez », ou « B.B. », (en 1985, on se souvenait 

toujours de Brigitte Bardot) ou « Boudinette », ou 

«boudin », ou encore, « Boudinette, le boudin boudiné»… 

Certains garçons poussaient même l’indélicatesse jusqu’à 

l’appeler « la grosse Bertha »… Ce qui la rendit furieuse 

lorsqu’elle apprit que c’était le surnom donné aux canons 

lourds allemands qui, à plus de cent kilomètres, tirèrent 

sur Paris en 1918 ; ce surnom fut donné aux canons parce 

que la fille de l’industriel allemand Krupp qui les fabriquait 

se prénommait Bertha… Tous ces quolibets, ces 

sobriquets, en rajoutant au chagrin qu’avait Berthe de 

n’être ni jolie ni véritablement plaisante, avaient accru ses 

complexes et accentué sa timidité, qui devenait maladive. 

Suite à cette mésaventure, au lieu d’en prendre son parti, 

chose au-dessus de ses forces, puisque c’était vrai, qu’elle 

l’admettait et en avait honte, elle avait préféré fuir un 

monde qui l’accueillait si mal et dans lequel elle ne 

trouvait pas sa place. 

Toutefois, heureusement, parmi ses 

anciens amis, – « amis », si l’on peut dire, puisqu’ils ne le 

furent pas – se trouvait une jeune femme, qui, à l’encontre 

du reste de la bande, s’intéressa cependant à elle, négligeant 

l’opinion des autres ; d’instinct, elle défendait 

Berthe à chaque fois, la protégeant en quelque sorte 

lorsqu’il y avait lieu. Et par le fait, celle-ci devint très vite sa 

meilleure amie ; sa seule vraie et unique amie… Il était 

temps : de plus en plus introvertie, Berthe était en train de 

devenir complètement schizoïde. 

MY ACADEMICIENNE OU LA DEMOISELLE DE CRAYENCOUR – Courte biographie de Marguerite Yourcenar – Texte extrait du recueil de nouvelles « COMME UN NOIR SOLEIL »

Classé dans : Littérature et poésie — 14 août, 2008 @ 1:59

Comme un noir soleil 

Au début des années 1900, quelque part en France dans les Flandres, près de Lille… À Saint Jans Cappel exactement, par un beau jour d’été. À l’horizon, se profile un romantique château aux fines tourelles… 

« Le Mont-Noir », se dresse au milieu d’une nature exubérante. Une petite fille à l’air grave se promène dans l’immense parc. Enfant d’une huitaine d’années déjà sérieuse et réfléchie, beaucoup de pensées se bousculent dans sa jolie tête brune. 

Regard clair intense et profond, cheveux mouvants lui tombant sur les épaules, gracieuse dans sa robe blanche recouvrant la culotte longue resserrée aux chevilles au-dessus des bottines lacées, Marguerite avance à pas menus, foulant l’herbe de la pelouse, s’arrêtant parfois pour cueillir les fleurs sauvages aux tons variés, dont la grâce ou le parfum l’émeuvent déjà. Elle a des allures de petite fille sage. De petite fille modèle de ces années-là. 

Qu’on ne s’y fie pas… Bien des années plus tard, lorsqu’elle sera devenue célèbre, elle avouera avoir détesté les livres de la comtesse de Ségur, qu’elle ne trouvait pas naturels, trop manichéens. Trop sophistiqués par rapport à sa conception précoce de la vie, les enfants dépeints l’irritaient, ne lui paraissant pas réels. 

Marguerite se dirige tout droit vers l’enclos où se trouvent ses moutons, et surtout sa chèvre. Une belle chèvre blanche, aux incroyables cornes dorées. Cadeau de Michel de Crayencour son père, qui lui en a fait un jour la surprise, peignant lui-même les cornes de l’animal. Son père est un être fantastique… Dans leur propriété du Sud de
la France, il accroche toujours aux arbres des oranges avec un fil, lorsqu’ils en sont dépourvus… 

Elle prend plaisir à caresser le pelage un peu rugueux, à essayer de comprendre ce que peut ressentir la bête. Elle voudrait découvrir tout son mystère au travers de son regard… Son profond amour des animaux, sa compréhension de leur place importante sur terre, du respect qu’on leur doit comme à tout être vivant l’habitent déjà. Marguerite ne sait pas que plus tard, devenue écrivain, ses livres lui donneront l’occasion de dire son sentiment sur leur sort. Notamment, dans sa première autobiographie, Souvenirs pieux, où elle est atterrée d’avoir découvert les massacres d’éléphants, qu’elle dénonce. 

Et elle fera un jour la réflexion suivante : « Qui ne ressent pas profondément ne pense pas ». 

Caressant sa chèvre, elle songe à son père. Plus qu’un père : un protecteur, un confident, un ami. Un professeur aussi, qui lui enseigne tout et surtout la littérature. Malgré son jeune âge, il lui parle déjà philosophie latine, grecque et shakespearienne.  Elle lui voue une admiration sans borne, elle, l’enfant sans mère, élevée par lui et sa grand mère Noémi, dont son père est le fils ; sans oublier Gretchen, sa chère nourrice, qu’elle affectionne… Marguerite s’étonne toujours, lorsque les gens s’apitoient sur son sort d’enfant sans mère. 

Au château, lorsqu’elle regarde les portraits de ses ancêtres, elle s’arrête parfois devant celui de sa mère. Fernande de Cartier de Marchienne, jeune femme belge… Elle a beau scruter le visage, il ne lui évoque rien de particulier, aucune émotion. Cette femme qu’elle ne connaît pas, qu’elle n’a jamais vue, lui est parfaitement indifférente. Paraît-il qu’elle est morte en lui donnant le jour en Belgique, à Bruxelles, un 8 juin de l’année 1903… Elle a du mal à le réaliser, de même qu’elle ne peut réaliser que cette dame figée dans un encadrement était sa mère. 

Pour elle, ce qui compte, ce sont toutes ces femmes qui s’occupent d’elle. D’abord sa nourrice, en qui elle trouve suffisamment de compréhension et d’affection pour ne pas se sentir frustrée ou abandonnée, et ensuite les domestiques ; elle aime se rendre dans l’immense cuisine où il fait bon, au coin du feu, parler avec le personnel ; avec tous ces « gens » lui faisant penser à la tribu romaine et avec qui elle entretiendra de tout temps des liens amicaux. Et il y a également les bonnes amies de son père, toutes si gentilles avec elle. Et puis, Noémi, sa grand mère… À chaque fois qu’elle y pense, instinctivement Marguerite fronce un peu les sourcils et son regard se fait dur. « Marguerite, fais attention à mon fauteuil… Ne marche pas sur mon tapis… ». Sa grand mère lui paraît déjà trop rigide, trop « Bourgeoise », avec son éternel esprit de possession des biens matériels. 

Ce n’était pas qu’elle en souffrait, non… Mais lorsqu’elle l’observait, elle la trouvait bizarre et pas bien sympathique (cette « sympathie » qui lui était si importante et dont elle dira devenue femme : « Dès qu’il y a sympathie, ce mot si beau qui signifie « sentir avec » commencent à la fois l’amour et la bonté »). Ne comprenant pas qu’elle puisse être la mère de son père, si différent. Peut-être était-ce aussi pour cela, qu’il avait coutume de dire : « On n’est bien qu’ailleurs » ?… 

Ce qu’elle-même pensait, attendant à chaque fois avec une certaine hâte qu’il l’emmenât avec lui en voyage. 

Partir sans cesse avec son père à la découverte du monde, de ce monde qu’il avait entrepris de lui faire connaître, fut, durant toute son enfance et son adolescence, la première de ses passions, celle qu’elle devait conserver tout au long de son existence. Une existence de vagabonde, de nomade… De marginale, comme celle de son père, qui lui disait à chaque fois là où ils se trouvaient, dès que quelque chose allait mal, que ce soit n’importe quoi : « Ça ne fait rien, on n’est pas d’ici, on s’en va demain »… Dès que Marguerite fût en âge de comprendre, elle fut immédiatement conquise par la personnalité de son père, faite, dira-t-elle, « d’un mélange d’audace et de générosité, avec un fond d’indifférence malgré son ardeur ». Et jusqu’à la mort de celui-ci, tous deux furent très liés par une grande complicité les faisant s’épauler l’un l’autre, au travers de leurs discussions littéraires et de leurs voyages. 

Beaucoup plus tard, lorsqu’elle serait devenue écrivain, elle parlerait de tout cela, couchant ses mémoires sur papier, dans son livre Archives du Nord, son deuxième livre autobiographique… 

Année 1914, au mois d’août. Port d’Ostende. Un paquebot plein de réfugiés s’éloigne en direction de l’Angleterre… 

L’Allemagne a déclaré la guerre à
la France et violé la neutralité belge. La machine infernale est en route… 
L’un près de l’autre sur le pont, Marguerite et Michel de Crayencour regardent avec émotion, angoisse et tristesse disparaître peu à peu les côtes belges. Mais Marguerite a onze ans. À cet âge, c’est l’aventure qui prime sur le reste. Elle est très excitée de découvrir bientôt
la Grande Bretagne. 

Durant toute une année, avant de regagner Paris en 1915, elle va explorer Londres, tout à la joie d’être pour la première fois aussi libre, dans une ville étrangère immense et riche en découvertes.  Son amour des animaux est comblé : elle vit non loin de Richmond, une agglomération de la banlieue ouest de la capitale. Et là, se trouve un magnifique parc avec sa réserve de biches, où Marguerite se rend souvent pour les contempler. Un peu du Mont-Noir ressurgit… Ce Mont-Noir, qui n’existe plus que dans sa mémoire : après la mort de sa grand-mère, la propriété a été vendue par son père. Comme elle voyage beaucoup, elle n’en a pas vraiment pris conscience. 

Mais à Londres, il y a surtout les sorties avec son père, qui l’emmène visiter tous les monuments à voir, tous les musées, et qu’elle attend à chaque fois avec impatience. National Gallery, British Muséum… Et cette année anglaise s’avèrera une année décisive pour la petite Marguerite. Au British Muséum, elle va faire une rencontre capitale pour sa future vie d’écrivain : elle y voit pour la première fois, un buste de bronze repêché dans
la Tamise au XIXe siècle. C’est celui d’Hadrien, empereur romain du IIe siècle, dans sa quarantième année. 

Une révélation… Elle est subjuguée. 

« L’imagination accepte ce à quoi elle s’attache. Il y a des affinités, des choix, qui ne sont pas très faciles à expliquer »… confiera, bien des années après à un journaliste français, l’écrivain qu’elle est alors. Malgré tout, elle dira avoir eu parfois dès son jeune âge, confusément, comme une sorte de fièvre intérieure. Une espèce de prescience de sa vie la lui faisant voir particulière et intense.    

Quant aux choix, Marguerite les aura faits de bonne heure. Son goût de l’Antiquité, du mystique, du Sacré sera là, définitivement. La trame de toutes ses œuvres sera tissée de fils grecs. Depuis Alexis ou le Traité du vain combat et Feux, en passant par le Coup de grâce et Mémoires d’Hadrien, pour en terminer avec L’Œuvre au noir… 

Ne dira-t-elle pas par la suite : « Presque tout ce que les hommes ont fait de mieux a été dit en grec » ? 

À la fin des années 80, quelque part sur la côte Est des États-Unis, dans le Maine, un jour de début d’automne. Sur une île nommée « Monts-Déserts » par Champlain, en pleine nature, « Petite Plaisance », une grande maison de bois peinte en blanc, faisant penser à quelque habitation créole d’autrefois, ou encore, aux maisons style western du temps des cow-boys et des Indiens… 

Immobile sur le pas de la porte, une vieille dame scrutait l’horizon. Son regard bleu intense, malgré la somme des ans s’inscrivant tout autour, restait incisif et perçant, comme si rien ne pouvait l’atteindre. Il errait très loin, bien au delà de tout. Comme détaché du monde… 

Enhardie par le temps qui se voulait clément ce jour-là, Marguerite Yourcenar décida de se dégourdir les jambes en faisant un tour au jardin. Elle enfila sa veste, posa sur sa tête un foulard de soie qu’elle noua négligemment et descendit les quelques marches de sa terrasse. Peu après, elle entrait dans le pré aux marguerites. Elle en cueillit un gros bouquet dont elle ornerait comme à chaque fois son bureau. Elle eut un demi-sourire un peu triste. « Une Marguerite parmi les marguerites… ». Petite phrase de sa regrettée compagne Grace Frick. Elle se souvenait… Elle avait répondu : (Ce qu’elle avait dit également à ce journaliste parisien, venu l’interviewer quelques années auparavant) « Oui, et c’est pourquoi mon prénom me plaît assez… C’est un nom de fleur. Et à travers le grec, qui l’a emprunté au vieil iranien, cela veut dire « perle ». C’est un prénom mystique »

Grace, sa compagne… Tous ses amis, eux, toujours là. Mais à présent quand même bien seule… Tout écrivain qu’elle est, reconnu et récompensé par les palmes académiques en mars 1980, dont la voix s’est enfin fait entendre outre atlantique, elle n’est plus maintenant qu’une vieille femme finalement vaincue par la vieillesse, la solitude et la souffrance physique. Une dame très âgée, qui reconnaît avoir eu une vie riche et bien remplie, mais qui sent que celle-ci va bientôt s’interrompre. 

Alors, elle remue ses souvenirs avant de disparaître, pour, « afin de ne pas rater le passage », partir « les yeux ouverts ». Ouverts sur un monde qui lui a tant apporté. Tant donné, mais tant repris aussi… Grace… sa chère Grace, qui avait su être, durant quarante ans, sa fidèle amie, sa complice de tous les instants, voyageant avec elle, l’assistant dans son travail. Qui l’appelait tendrement « my »… Brusquement malade, si tôt disparue. Chagrin immense… Plus encore que pour son père, disparu lorsqu’elle commençait tout juste sa vie de femme. Elle n’avait que vingt-six ans… La jeunesse, elle, est férocement égoïste : elle parvient facilement à oublier. 

Depuis que Grace était morte, elle avait souvent repris la route. Une autre façon intelligente d’y moins penser, en faisant le « tour de la prison », comme elle aimait à dire. Un long périple à travers le monde, en compagnie de son tout dernier ami, son jeune ami musicien, Jerry Wilson… Un nomade, un marginal comme elle, qui partageait la même passion des voyages. Et dire qu’il venait de mourir lui aussi. Si jeune… Mais la vie était ainsi. 

Ce n’est jamais que « l’atrocité foncière de l’aventure humaine », se répète-t-elle encore ce jour, sachant que personne ne peut y échapper. Et Marguerite pleure sans honte, au milieu des fleurs où elle s’est assise et qui la cachent et la protègent. 

Trop de morts terribles l’entourent… Elle est trop vieille à présent, pour avoir la force de continuer, de lutter seule. Une phrase, écrite dans sa jeunesse, lui revient en mémoire : « Solitude. Je ne crois pas comme ils croient. Je ne vis pas comme ils vivent. Je n’aime pas comme ils aiment. Je mourrai comme ils meurent ». Phrase bien prémonitoire, pense-t-elle, souriant malgré elle à travers ses larmes. 

Ses pleurs un peu séchés, l’ombre de Zénon se profile aussitôt en elle… Elle n’est pas vraiment seule. Hadrien aussi est là… Depuis toujours. Depuis qu’elle leur a redonné vie, elle les porte en elle… Ses personnages l’habitent. Elle leur parle, elle les entend lui répondre, elle les voit… Tous ces « vivants du passé » l’ont toujours hantée. Ils l’ont accompagnée tout au long de son existence. Marguerite se rassure soudain : ils seront avec elle, à son chevet, dans ses derniers instants… Elle en est certaine. 

Madame Yourcenar se relève avec peine, les bras plein des marguerites cueillies. Elle ne pleure plus. Avec eux, elle se sent plus forte. Elle est déjà hors du monde, hors du temps… Elle retourne à sa maison et continue à songer en marchant. Toujours aux mêmes choses, qui font partie de sa philosophie. À ces mêmes propos, qu’elle avait confiés à ce journaliste : « La vie est beaucoup plus au passé qu’au présent. Le présent est un moment toujours court et cela même lorsque sa plénitude le fait paraître éternel. Quand on aime la vie, on aime le passé parce que c’est le présent tel qu’il a survécu dans la mémoire humaine. Ce qui ne veut pas dire que le passé soit un âge d’or : tout comme le présent, il est à la fois atroce, superbe ou brutal, ou seulement quelconque ». 

L’académicienne met les marguerites dans un grand vase, qu’elle pose sur sa table de travail. Elle allume sa lampe de bureau, s’assied. Elle reprend ses feuillets épars, les relit, les rature, les annote, y trace quelques vagues dessins,  puis d’un coup écrit d’une traite. Elle travaille sur son dernier roman, Quoi ? l’Éternité, le dernier de sa trilogie autobiographique, Le labyrinthe du monde. Elle sent que le temps presse. Elle a d’autres livres en tête, mais elle sait déjà qu’elle n’aura pas le temps de les écrire. Aura-t-elle le temps de terminer celui-là ?… 

Une page d’Histoire se termine avec le dernier poilu… C’est en leur mémoire que j’ai écrit ce poème, publié dans un recueil en 2001

Classé dans : Littérature et poésie — 1 avril, 2008 @ 2:29

Artistes contre la guerre

Artistes contre la guerre
www.contrelaguerre.org

LES MUTINS DE LA GUERRE 1914/1918

De valeureux soldats, après trois ans de guerre,

Blessés à mort gisaient à présent contre terre,

Tombés sous le feu du peloton d’exécution,

Tous accusés de traîtrise et de rébellion…

Un jour, n’en pouvant plus de cette maudite guerre
Qui n’en finissait pas, ils n’ont plus accepté
La fureur meurtrière les forçant à tuer…
Non, cette sale guerre, ils ne voulaient plus la faire !

Et pourtant certains, par de hauts faits bien longtemps

S’étaient par leur bravoure vaillamment illustrés,

Versant souvent pour la bonne cause leur sang,

Suite à d’affreuses blessures les ayant mutilés…

Pourtant, ils avaient durant toutes ces années

Dû supporter l’horrible vie dans les tranchées,

Le froid intense, les maladies, les privations…
Pour avoir en retour la pire des punitions :
Abattus comme des chiens !

Oui, comme des moins que rien,

Eux qui tous s’étaient toujours battus comme des lions !

Parce qu’ils avaient osé dire non,

Non au plus effroyable des démons
Sur cette terre
Qu’est la guerre,
Tout simplement non à la déraison…

La pire ingratitude que l’on puisse faire,

C’est bien d’ôter la vie à ses soldats !
Et comme peut l’être un odieux crime de guerre,

C’est un acte ignoble que celui-là !
Car de quel droit, au nom de quelle loi ?…

Dans des temps si dévastateurs,

Durant ces années de terreur,

Il y avait bien d’autres façons de punir,

Plutôt que celle de faire encore mourir !

J’écris ceci en leur mémoire,

Pour qu’on n’oublie pas leur histoire,

A ces soldats victimes aussi
De cette longue guerre sans merci
Et puis au nom de mon grand-père,

Qui l’a faite, la sale guerre,

Et ne s’en était jamais remis…

TOUJOURS MON AMOUR DES ANIMAUX… SI VOUS LES AIMEZ, SIGNEZ LA PETITION !

Classé dans : Littérature et poésie — 11 mars, 2008 @ 3:39

Fondation 30 millions d'amis

 Signez cette pétition, vous leur rendrez service ! Merci pour eux.

Présentation du roman « Docteur Malard ou la fuite mystérieuse », publié aux éditions Bénévent fin 2006 (inspiré de l’énigmatique affaire Godard)

Classé dans : Littérature et poésie — 5 mars, 2008 @ 2:12

Roman

TEXTE DE QUATRIEME DE COUVERTURE 

On se souvient du fait divers relatant la disparition d’un certain médecin acupuncteur de la région de Caen, disparu soudainement sur un voilier loué à Saint-Malo en août 1999… Le praticien était accompagné de ses deux jeunes enfants. L’affaire fit alors grand bruit et prit des allures de feuilleton durant des semaines, à la radio et la télévision. À ce jour, cette disparition compte parmi les énigmes du vingtième siècle. Malgré de nombreuses recherches, on ne sait toujours pas ce qui s’est réellement passé dans cette famille… Le roman, même s’il n’est que fiction, retrace cette sombre histoire en s’appuyant sur les faits réels. Il en donne une certaine version, notamment sur ce qui aurait pu arriver à la femme du médecin, dont on retrouva des traces de sang au domicile des époux,  ainsi qu’aux deux enfants. Puisque le crâne de la fillette fut un jour remonté dans les filets d’un chalutier…

Une histoire mystérieuse et troublante, pleine d’émotion. Un drame passionnel… Pour lecteurs sensibles et curieux.

CHAPITRE I 

Ce samedi-là, soit le vingt-huitième jour d’un mois d’août ensoleillé de l’année 1999, à Tilly-sur-Seulles où il demeurait, le docteur Yvan Malard ne changea rien à ses habitudes. Il fit comme de coutume… 

En fin de matinée, il partit donc au café-tabac du village avec ses deux enfants, Camilla, six ans, et Marcus, cinq ans, qu’il venait de prendre au sortir de l’école ; il s’y rendait de temps à autre pour se détendre, seul ou non. Consommateur invétéré de cigarettes et lecteur assidu de certains magazines, ce bistrot plutôt tranquille et discret lui avait tout de suite convenu. Dans cet endroit un peu retiré de campagne, il se sentait à l’aise, et c’était devenu l’un de ses lieux favoris. Resté un peu sauvage, il fuyait toujours le monde lorsque son emploi du temps le lui permettait. 

Arrivé dans le bistrot, le docteur s’installa comme toujours à la même table, tout au fond de la salle… Et acheta comme à chaque fois, cigarettes, journaux et magazines, qu’il feuilleta en buvant des cafés crème. Pendant ce temps-là, ravis et pleins d’enthousiasme, ses enfants jouaient à d’interminables parties de baby-foot ou de flippers. 

Seulement, ce samedi-là, le docteur Malard avait bien du mal à rester calme, à se concentrer sur ce qu’il était en train de lire. Parce qu’aujourd’hui, il savait parfaitement qu’il ne parviendrait jamais à se détendre, bien au contraire… Et les mégots s’entassaient dans son cendrier sans qu’il s’en rendît compte. À peine une cigarette terminée, qu’il en reprenait une autre… 

C’est qu’il était très préoccupé, extrêmement soucieux ; plus que cela, même : il était carrément paniqué. Finalement, les jours avaient passé à une vitesse folle… Et le jour « J », ce jour tant espéré, tant attendu, arrivait à grands pas ! On y était presque… Le jour où tout allait se jouer, où tout devait se jouer. Alors, bien qu’il en fût extrêmement satisfait et soulagé, plus le moment se rapprochait, et plus il avait peur…   

Aussi le docteur Malard ne tenait-il plus en place, tenaillé par une nervosité grandissante dont il n’était plus maître ; mais en même temps, une grande joie l’empêchant de craquer le submergeait, à l’idée que sa vie allait enfin changer, et cette fois, dans le bon sens. Son cerveau en ébullition ne cessait de travailler, tandis qu’il semblait impassible, assis sur la banquette un peu inconfortable du café. Il regardait tout sans rien voir, ses mains soignées d’orfèvre de la chair pétrissant nerveusement les pages des magazines, et qui seules le trahissaient. 

Si le docteur était aussi paniqué, c’est qu’il songeait à ces derniers jours. Il se remémorait avec inquiétude, tristesse et lassitude les tout derniers évènements. Des évènements qui entravaient quelque peu la bonne marche de ce qu’il avait entrepris… Début août, il s’était enfin décidé à prendre la grande décision, celle qui l’engagerait pour le restant de sa vie. Mais seulement après l’avoir longuement mûrie, durant des jours et des jours. C’était donc pour lui une décision d’une importance capitale, d’une extrême gravité. Une décision devenue d’ailleurs absolument irrévocable, et à laquelle, hélas, Marion, sa femme, refusait toujours d’adhérer. Bien qu’il ait pourtant tout essayé depuis des mois pour la persuader, pour la convaincre, mais en vain… Elle continuait à ne vouloir rien entendre. Bien sûr, il le comprenait, elle avait deux enfants d’un premier mariage qui vivaient chez leur père, et qu’elle ne voulait pas laisser derrière elle… Mais lui aussi, était le père de deux grands fils issus d’une précédente union et auxquels il tenait également beaucoup ! Seulement, il estimait qu’ils étaient suffisamment grands et bien entourés, pour ne plus avoir besoin de lui trop fréquemment. Il trouvait donc qu’il devrait en être de même concernant les enfants de sa femme. 

Et puis, par la suite, rien n’empêcherait qu’il fasse venir toute la tribu au complet pendant les grandes vacances ! Comme à l’accoutumée… Là où il partait, il était certain d’en avoir les moyens. Il faudrait, certes, prendre quelques précautions… Il ne tenait pas à ce qu’on sache où il se trouve. 

Et maintenant, voici qu’on y arrivait… cela y était vraiment… Le moment fatidique se précisait. Dans quatre jours, mercredi premier septembre exactement, ce serait le grand départ ! Il poserait enfin le pied sur le voilier qu’il avait retenu à Saint-Malo depuis le 15 août, et en avant ! Finies toutes les turpitudes… Adieu
la France et tout le reste ! Tout serait joué, et définitivement ! Enfin, presque…

 Mais pourquoi Marion s’obstinait-elle donc à ne pas vouloir le suivre ?… Peut-être pensait-elle qu’ainsi, il renoncerait à son projet ?… Elle savait pourtant bien que ce n’était plus un projet ! Que tout était maintenant en place, bien ordonné, bien établi… Qu’il était trop tard pour qu’il revienne en arrière. Mais elle faisait la sourde oreille, continuant à ne pas vouloir y croire, ou à faire semblant ! Elle s’y refusait totalement, obstinément… La politique de l’autruche, lorsque ça l’arrangeait ! Cela lui ressemblait bien… 

Bien sûr, il n’ignorait pas qu’elle détestait être en mer. Qu’elle n’avait pas le pied marin et avait une trouille bleue dès que ça gîtait un peu… Depuis leur mariage, durant ces cinq dernières années, elle ne s’était forcée à l’accompagner qu’une fois ou deux, tout au début. Ensuite, elle ne voulut jamais plus. Elle l’avait toujours laissé y aller seul, ou encore, avec les enfants, lorsqu’ils furent en âge et le souhaitaient. Mais il avait toujours su que cette situation la stressait… Et qu’elle tremblait à chaque fois pour Camilla et Marcus, encore si petits et vulnérables. Bref, qu’elle n’était jamais tranquille… 

Une des nombreuses raisons, sans doute, de sa nervosité croissante… Puisqu’elle était devenue, surtout ces derniers mois, de plus en plus nerveuse sans qu’il en comprenne d’ailleurs la raison véritable. Seulement voilà, il se trouvait que les enfants voulaient souvent l’accompagner. Et lui, justement, désirait leur faire aimer la mer… Comme son père la lui avait fait aimer autrefois. 

Alors, à présent que l’heure de ce départ tant voulu se précisait, était si proche, comment allait-il bien pouvoir s’y prendre, pour obliger Marion à venir ? C’est qu’il lui restait si peu de temps, pour parvenir à la décider… Et « L’obliger », oui, tel était bien le mot, malheureusement ! Il faudrait certainement la forcer pour qu’elle réagisse, pour qu’elle obtempère… 

Il n’avait jamais prévu de partir seul, ça n’aurait aucun sens ! Ce serait comme un abandon, et tel n’avait jamais été son dessein. Il tenait bien trop à sa femme ! Et à ses enfants, si adorables, encore si fragiles vu leur tout jeune âge, et qu’il fallait protéger. Ils avaient besoin de leur père comme de leur mère, qu’ils affectionnaient autant l’un que l’autre. 

Ses enfants, ses deux trésors… Et sa femme…  Sa femme… Ah, Marion ! Son seul amour ! Il l’adorait. Il l’aimait tellement… Plus qu’elle ne le pensait. Mais il ne savait pas le lui dire ni le lui montrer. Dans sa famille, on n’était guère démonstratif côté affection… Il n’y avait pas été habitué. Marion devait en souffrir, c’était certain, et il en avait souvent conscience ; elle devait prendre cela pour de l’indifférence… 

Mais là-bas où ils iraient, rien ne serait plus pareil ! Il se laisserait aller… Il ne serait plus aussi coincé, il respirerait enfin. Il n’aurait plus les soucis d’avant, il lui montrerait tout son amour ; tout cet amour si fort, si profond, qu’il détenait toujours au fond de lui, prêt à ressurgir avec fièvre, mais qu’il avait enfoui par obligation, sous le poids des trop nombreux avatars qui l’avaient terrassé tout au long de sa vie professionnelle. L’empêchant du même coup de pouvoir donner libre cours à ses sentiments réels… 

Bientôt… Oui, bientôt, il pourrait l’aimer comme autrefois… Comme au tout début, au commencement de cette rencontre magique, où une fascination réciproque s’opérait instantanément entre eux à chaque fois. Et tous deux pourraient à nouveau revivre pleinement leur passion, peut-être même avec plus d’intensité, leur nouveau contexte s’y prêtant encore davantage… 

Mais, si… si malgré tous ses efforts pour la décider, Marion demeurait intransigeante et butée et ne le suivait pas ?… Eh bien, il aurait beau en être désespéré, mais ne pouvant la traîner de force, il était déterminé : il partirait de toute façon. Puisque son choix était définitif et qu’il ne voulait ni ne pouvait plus reculer ; puisqu’il avait tout prévu dans les moindres détails… Et il emmènerait ses enfants ; il était hors de question qu’il s’en séparât ; il avait assez souffert comme ça lors de son divorce, lorsqu’il avait fallu qu’il se résigne aux seuls droits de visite… Il ne voulait pas revivre le même calvaire une seconde fois. Peut-être que cela, et cela seulement, déciderait Marion, la ferait changer d’avis, l’obligerait à venir… Elle ne supporterait sans doute pas d’être privée de ses enfants. D’autant qu’elle aussi était marquée par son divorce pour les mêmes raisons… Elle préfèrerait encore partir, très certainement. De toute manière, en admettant même qu’elle restât dans un premier temps, – sans doute par fierté, pour ne pas céder, ne pas avoir l’air d’abdiquer trop rapidement – il était presque sûr qu’elle craquerait tôt ou tard, et sûrement très vite, et qu’elle les rejoindrait par la suite… Du reste, il s’y emploierait sans répit. 

C’est pourquoi plus le docteur Malard voyait avec bonheur les jours s’enfuir, et plus il appréhendait en même temps la chose. Réalisant plus que jamais le mal qu’il aurait à ce que Marion changeât d’avis, combien elle n’avait vraiment pas du tout envie d’entreprendre un tel voyage… Un voyage qui semblait lui paraître avec certitude comme étant une aventure par trop hasardeuse, malgré qu’il usât de tous les arguments possibles pour enfin chasser tous ses doutes. 

D’ailleurs, n’avait-elle pas déjà acheté les cartables des enfants pour la rentrée des classes prochaine ?… Elle les avait déposés bien en évidence sur une étagère, comme pour le narguer, comme pour lui signifier qu’il perdait son temps à vouloir la convaincre ; que leur vie était ici, ne pouvait être que là, et qu’on ne pouvait déroger à certaines habitudes essentielles… Ne lui avait-elle pas également pris des rendez-vous pour tout le mois de septembre sur son carnet, à son cabinet médical de Caen ?… Comme pour le dissuader de s’en aller ? Comme pour lui dire qu’il fallait qu’il reste, puisque de nombreux patients avaient besoin de lui ?… 

Pourtant, elle savait bien que tout cela n’était qu’illusoire, elle savait bien, que… 

Le docteur Malard venait de croiser sans le vouloir le regard du buraliste, lequel était justement en train de l’observer du coin de l’œil ; ce dernier détourna aussitôt les yeux discrètement, feignant de s’intéresser à de nouveaux clients ; mais à part lui, aujourd’hui, il trouvait l’acupuncteur un peu tendu, un peu nerveux ; lui, d’habitude toujours si calme, tournait machinalement les pages des magazines d’un geste un peu brusque, l’air ailleurs, comme s’il pensait à autre chose et ne lisait pas. Il n’en fit pas l’observation, il ne se le serait pas permis, même en plaisantant, bien que le praticien fût admis au village comme quelqu’un de pas fier et de plutôt sympathique. Il était habitué au docteur, à ce client pas comme les autres, qui n’était jamais loquace avec qui que ce soit, mais dont les gens de Tilly-sur-Seulles, y compris lui-même, s’étaient plutôt bien accommodés, respectant son espèce de mutisme bienveillant et ne s’étonnant plus de ses silences ; parce que le toubib était gentil juste ce qu’il fallait, n’hésitait pas à venir lorsqu’on avait besoin de ses services, avait souvent fait régresser certaines maladies avec ses petites aiguilles, (alors qu’on avait essayé sans succès bien d’autres traitements auparavant) et n’insistait jamais si l’on avait du mal à le payer ; et c’était là le principal, c’était même plus que ce que les gens attendaient. En outre, tous les villageois avaient pu constater que sa femme et lui étaient la discrétion même, ce qui plaisait plutôt dans ce petit coin de France où une certaine pudeur était de mise ; quant à leurs enfants, tout le monde les aimait : ils étaient aussi mignons que bien élevés. À cause de tout ceci, le docteur avait de quoi être bien accepté par tout un village, et même respecté… 

Yvan Malard, qui avait aussitôt repris le fil de ses pensées, à cet instant précis était en train de se dire : « Mais enfin… Je ne comprends  pas ! Pourquoi Marion ne veut-elle pas tirer un trait sur une vie qui l’ennuie, puisque je lui en donne justement l’occasion ?… Je me rends bien compte, contrairement à ce qu’elle pense, qu’elle ne s’épanouit plus… Que depuis environ deux ans, elle ne trouve plus de goût à cette « routine » qui est devenue la sienne, comme elle dit. Emmener chaque jour les enfants à l’école, aller les chercher, s’occuper des courses et du ménage, et venir trois fois par semaine tenir le secrétariat de mon cabinet de Caen, ne la satisfont plus. Je l’ai vue petit à petit déprimer… 

Et voici que maintenant, elle qui n’aspirait pourtant qu’au calme et aux plaisirs champêtres, elle qui détestait la vie citadine, ne trouve plus plaisir non plus à habiter dans un petit village… Même si elle avait tout d’abord adoré notre maison du hameau de Juvigny, dans ce charmant village qu’est Tilly-sur-Seulles… 

À l’époque, pourtant, les rénovations apportées à cette ancienne bergerie pour la transformer en habitation fonctionnelle semblaient la combler de joie… Elle avait même accepté avec enthousiasme, alors que les travaux n’étaient pas terminés, qu’on y fasse notre repas de mariage avec la famille et les amis… 

Notre mariage… Le 16 juillet 1994… Cinq ans déjà ! C’est si loin… 

Ah, cette belle journée, tous réunis à table à l’ombre du pommier !… 

Et lorsqu’elle avait emménagé définitivement dans notre maison enfin prête, elle était toujours aussi enchantée… Je la revois encore, toute excitée, riant de plaisir. Découvrant tout avec une ineffable joie. Visitant chaque pièce avec grand enthousiasme… Même par la suite, durant les premières années, je ne l’avais jamais vue une seule fois s’ennuyer. Elle trouvait alors toujours tout et n’importe quoi le plus charmant du monde… Les balades à vélo le dimanche dans la campagne environnante, le long de
la Seulles où l’on se baigne l’été… Juste à côté de la maison ! Les pique-niques, les grillades en plein air… Et les bains de soleil en juillet et août sur les plages de Saint-Malo…  Seulement, voilà, c’était au début… ». 

Et c’était bien après que tout avait changé, ainsi qu’avait pu le constater Yvan Malard, continuant d’y penser. 

Petit à petit, insidieusement, un certain ennui s’était emparé de Marion, semblant la ronger de l’intérieur. Et plus grand-chose ne semblait l’intéresser ; hormis peut-être, malgré tout, les trois jours par semaine où elle venait rejoindre son mari au cabinet médical. Il est vrai que là, elle n’était plus tout à fait la même : elle redevenait affable, souriante, semblant revivre ; d’ailleurs, tous les patients l’appréciaient. 

Le docteur s’était alors dit que la ville semblait maintenant mieux lui convenir que la campagne. Sans doute aussi, parce que l’aménagement de leur maison n’avait pu être continué, faute d’argent… Leur intérieur, pourtant meublé et décoré à l’ancienne comme ils l’avaient tous deux souhaité, était néanmoins rudimentaire, manquant de réel confort. D’autant que
la Seulles, cette rivière toute proche, trop proche, y était également pour quelque chose ; aussi charmante et agréable qu’elle fût, elle apportait aux riverains pas mal d’inconvénients. Notamment, une humidité permanente dans la maison, qui obligeait à protéger les appareils ménagers en les isolant ; comme le réfrigérateur, par exemple, installé sur cales… Avec, en prime, une moisissure obligatoire sur tous meubles et tissus, ainsi que sur certains murs recouverts de salpêtre par endroits. D’où, une odeur persistante de moisi dans toute l’habitation… Et puis, il y avait de surcroît les inévitables rats venus de la rivière, et qui s’aventuraient parfois dans la maison, en quête de nourriture… Mais il ne fallait surtout pas mettre de « mort-aux-rats », par peur d’empoisonner leurs deux chats, qui, eux, réussissaient parfois à attraper les rongeurs, qu’on retrouvait alors occis dans l’une des pièces. Ce qui provoquait à chaque fois une certaine panique chez la mère et les enfants… 

Tout ceci avait évidemment de quoi faire déprimer n’importe quelle ménagère. Marion n’y échappait pas. Elle n’avait sans doute pas évalué à juste titre tous ces inconvénients, en acceptant de venir habiter là. À présent, elle devait sûrement déchanter… Certainement une autre des raisons de sa nervosité. 

Et le docteur Malard s’en voulait amèrement de faire vivre ainsi sa femme et ses enfants, dans l’ébauche de ce qu’il avait souhaité être un paradis. Malheureusement, ses revenus n’étaient pas suffisants ; ils ne lui permettaient pas de pouvoir apporter d’autres rénovations, qui seraient beaucoup trop coûteuses ; les précédentes, déjà énormes, n’étaient même pas fini de payer et tiraient très dur sur ses finances… Ni de les emmener ailleurs… Pas plus que d’offrir à sa femme les services d’une employée de maison, comme elle le souhaitait et l’aurait mérité… 

Mais Marion le savait bien. Et pour cause : lorsqu’elle travaillait au cabinet médical, c’était à elle que les patients réglaient le montant de leur consultation. Elle tenait à jour la comptabilité du cabinet sur son ordinateur ; elle connaissait parfaitement les recettes et les dépenses, ainsi que le maigre bénéfice qui en résultait… Elle n’ignorait donc pas non plus que depuis plusieurs années il était harcelé par les caisses sociales…
La
CARMF et l’
URSSAF le poursuivaient parce qu’il refusait de payer ses cotisations. S’il refusait, c’est qu’il ne le pouvait pas, elle n’avait pu que le constater. Alors, depuis le temps qu’il ne les payait plus, évidemment, leur montant avait atteint une somme exorbitante… Si exorbitante, qu’il lui était devenu tout à fait impossible de les honorer. Elle le savait aussi, et ils en avaient d’ailleurs parlé plusieurs fois sans trouver de solution. Et, le pire, c’est qu’à présent, on le menaçait de saisie. Ça, elle le savait également… L’étau se resserrait, il était pris à la gorge. 

Marion, très certainement, devait énormément s’angoisser en y pensant ; et il était plus que certain qu’elle devait en avoir assez d’une telle situation… 

Yvan Malard se sentait donc acculé, pressé comme un citron. Il ne savait pas du tout comment s’en sortir et vivait perpétuellement avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête. Son caractère, déjà plutôt renfermé, en avait encore pris un coup supplémentaire et ne s’en était que plus accentué. 

Mais comment aurait-il pu satisfaire ce paiement ? Il avait beau avoir une assez bonne clientèle, avec les impôts, les charges de toute sorte l’assaillaient de toute part… Et cela ne lui laissait à la fin du mois que tout juste de quoi pouvoir subvenir à peu près décemment aux besoins des siens. Il était évident qu’il se fût trouvé un peu plus à l’aise s’il n’avait eu à verser une pension alimentaire pour ses fils. Mais à peine plus… 

Tout cela, Marion le savait bien, se répétait le docteur. Alors, pourquoi s’accrochait-elle à de l’éphémère ? À du dérisoire ?… Alors qu’il avait trouvé une solution, « la » solution, et qu’il lui proposait du solide, du vraiment fiable ?… De quoi se refaire, de quoi tout recommencer ? À quarante-cinq et quarante-trois ans, ce n’était pas trop tard, mais il était grand temps… De quoi réaliser tout ce à quoi il tendait depuis toujours, et en rendant tout le monde heureux ? 

Ils vivraient tous dans un pays magnifique, merveilleux, où il fait toujours beau et chaud. Où la végétation est exubérante et ses parfums subtils et voluptueux… Où les plages étincelantes de blancheur sous un soleil toujours présent, offrent leur sable velouté et l’ombre de leurs cocotiers se reflétant sur une mer tiède et transparente… Où l’on peut nager, se bronzer, et faire du bateau toute l’année. Où les gens vivaient simplement et avaient l’air plus gai… Avec qui il devait donc être plus facile de nouer d’agréables relations amicales et bon enfant, sans arrière pensée aucune… De vraies relations, d’où toute hypocrisie serait bannie et avec qui la vie deviendrait un bonheur permanent et durable. Et surtout, où on le laisserait pratiquer la médecine selon ses aspirations… Une médecine qui donnerait de bien meilleurs résultats qu’ici, il en était certain ; puisqu’il pourrait se servir, comme il l’avait toujours désiré, de médicaments non autorisés en France. 

Et quand bien même, si, sur place, il se trouvait une autre opportunité intéressante à saisir… Il pourrait néanmoins pratiquer occasionnellement ses séances d’acupuncture, renforcées d’un traitement à sa façon. Parce qu’en tant que médecin généraliste et acupuncteur, il avait mis au point une thérapie qu’il jugeait sans faille : mais c’était avec ces médicaments interdits, qu’il avait fait venir de Suisse et de Belgique… Et on avait tôt fait, alors, de le remettre en place, pour « Exercice illégal de la pharmacie ». 

« De toute façon, tout a mal commencé pour moi dès le début », se souvint le docteur Malard avec amertume. 

« Déjà, ma thèse n’avait pas eu très bon accueil, et je voyais bien que mes pairs la dédaignaient poliment… D’ailleurs, c’est bien pourquoi j’avais préféré quitter le milieu hospitalier et m’installer avec un autre médecin. Là, je pensais être enfin tranquille pour exercer selon mes souhaits… Mais non ! Il a fallu que, là encore, on ne me foute pas la paix ! Et ma réputation de toubib en a pris forcément un sale coup : le Conseil de l’Ordre des médecins m’est tombé dessus et m’a suspendu trois mois, pour des pratiques soi-disant peu orthodoxes ! C’était un comble ! Alors que mes patients, eux, étaient satisfaits…  

« N’est-ce pas surtout ça qui compte ? Parvenir à soigner ses malades avec un résultat positif ? Les soulager, et même, souvent, les guérir ?…  

« Des reproches, toujours des reproches… et injustifiés ! On vous juge, sans même vouloir approfondir ! Sur la forme, et non sur le fond !

   « Franchement, il n’y a vraiment qu’en France qu’on est aussi sectaire, aussi conservateur, aussi retardataire ! Eh bien, moi, je dis : vive une médecine libre, lorsqu’elle s’avère bonne, non dangereuse et qu’on en a toutes les preuves ! Après tests et résultats concluants, naturellement … 

« En tout cas, ce n’est pas étonnant, finalement, que beaucoup partent ailleurs ! Là où on nous laisse notre libre arbitre, dans la mesure où il est reconnu que ce qu’on fait est un bien pour la société. Et surtout, là où les charges de toutes sortes ne viennent pas nous enfoncer un peu plus, mais où, au contraire, on reçoit bien souvent de précieuses aides financières.

« Voilà pourquoi je veux partir à tout prix ! J’en ai plus qu’assez de tous ces tracas, c’est devenu intolérable ! Invivable… 

« Bon sang ! Marion devrait pourtant comprendre que ce ne pourrait être que bénéfique pour nous tous… Envolée, alors, sa nervosité, j’en suis certain ! Elle n’aurait plus d’idées noires et plus besoin de recourir à certains dérivatifs… 

« Comme ces séances de relaxation par hypnose, où elle se rend maintenant de plus en plus fréquemment… Quelle bêtise ! Quelle dépendance ! Je ne le supporte pas, ça m’exaspère ! C’est vrai, ça ! A-t-on idée de se laisser manipuler de la sorte ! D’accepter de n’être qu’un pantin entre les mains, de…. de…. qui sait ? Peut-être un charlatan ! C’est carrément contraire à mes principes. J’ai beau être un peu marginal dans ma profession, j’ai malgré tout certains principes, et il y a tout de même des limites !

« Évidemment, ça l’irrite que je le lui fasse observer… Elle le sent comme une intrusion, comme un acte de phallocrate autoritaire dans ses choix personnels ; alors que c’est le médecin qui parle et qui essaie de la préserver… Mais elle ne le voit pas ainsi, et plus je critique, et plus elle est nerveuse. Et plus elle court chez son hypnotiseur !

« Le cercle vicieux…

« J’ai sans doute tort. Mais quand même, c’est bien la preuve que ça ne va plus. Même entre nous… 

« Parce que notre couple, il faut bien le reconnaître, n’est pas au mieux de sa forme depuis déjà un certain temps… 

« Quand je pense à nos premiers ébats amoureux… Si intenses, si passionnés ! Alors qu’à présent, ils sont de plus en plus espacés, de plus en plus plats, de plus en plus fades… Les plaisirs du lit sont devenus rares. D’ailleurs, depuis plus d’un mois maintenant, ils n’existent même plus… Plus de ces câlins affectueux, qui nous rapprochaient tant… De la faute à qui ?… 

« Ça me rend malade, ça me rend fou. Fou de douleur ! Et Marion est loin de s’en douter, j’en suis pratiquement sûr… 

« Mais comment avons-nous pu en arriver là ? 

« Pourtant, ça ne vient pas de moi, j’en suis certain… ça ne se peut pas. Non, vraiment, je ne le pense pas. Pour Marion, je n’en sais rien, mais quant à moi, je suis toujours amoureux comme au premier jour… Ce jour merveilleux de notre coup de foudre… 

« Oui, ce fut bien un coup de foudre, comme il en arrive peu souvent… Nous éprouvions alors une telle attirance physique ! 

« Pourquoi, maintenant, est-elle ainsi avec moi ? Aussi indifférente, aussi froide ?… Est-ce vraiment ma faute ? Pourquoi ne me comprend-elle plus ? Pourtant, elle devrait bien voir que je l’aime, qu’elle m’attire toujours autant… Elle est si belle ! J’aime tout, en elle. Son visage si romantique… le bleu de ses yeux, ses épais cheveux noirs… Son corps mince et souple aux formes épanouies, à la silhouette harmonieuse… Ses sourires et ses rires… sa douceur et sa patience, sa sensibilité et sa gentillesse… En fait, elle a bien des qualités et je lui trouve peu de défauts… 

« Après mon premier échec sentimental, c’était un vrai miracle. Une rédemption !

 « Mais je n’arrive pas à lui parler, à le lui dire… J’en ai pourtant souvent envie… Je ne suis qu’un idiot ! C’est pourtant sans doute ce qu’elle attend. Toutes les femmes attendent qu’on leur parle, qu’on le leur dise… Elles n’attendent que ça. Je sais… Je le sais bien ! 

« Je sais, mais je ne peux pas. Le parfait crétin… 

« C’est vrai, que je suis trop renfermé… L’introverti, c’est moi ! « L’ours Malard, la gueule en pétard ! », comme me charriaient mes anciens copains carabins… 

« Mais, ailleurs… Ailleurs. Oui, ailleurs, je le pourrai ! Tout sera différent. 

« À moins que ça ne serve plus à rien et que je ne lui plaise plus… Puisque ça n’a plus l’air réciproque. Mais pourquoi en serait-il donc ainsi ?… Qu’ai-je bien pu faire… ou ne pas faire ? Qu’aurais-je pu provoquer d’irrémédiable sans m’en douter ?… Ce ne serait pas ce départ, tout de même… Non… cela remonte bien avant

… 

« Parce qu’il est certain que cela fait longtemps maintenant que nos relations se détériorent. Je vois bien que Marion invoque de plus en plus fréquemment tous les prétextes possibles : tantôt un mal de tête, tantôt une grosse fatigue ; il y a toujours quelque chose… Je ne suis pas dupe, je vois bien qu’elle est lasse de tout, y compris de moi… 

« Il n’y a que les enfants qui aient droit à toutes ses faveurs… Mais ça, c’est tant mieux ! Je ne suis que trop content que ma deuxième femme soit aussi maternelle… ».

 Yvan Malard s’arrêta un instant dans sa diatribe, dans son monologue intérieur, afin de donner quelques pièces à Camilla venue lui en réclamer pour continuer ses parties avec son frère. Puis il reprit le cours normal de ses pensées. 

« Ce ne serait tout de même pas cet hypnotiseur ?… ».   

Pourquoi allait-elle de plus en plus souvent à ses séances ?… Cet homme, lui, en faisait ce qu’il voulait, lorsqu’elle était endormie. Pourquoi acceptait-elle cette dépendance-là et pas la sienne ?… 

Des séances de relaxation ! Des séances de relaxation… Mon Dieu, mais de quelle sorte ?… Qu’est-ce qu’il en savait, après tout ? Et puis, pourquoi Marion était-elle aussi pressée d’y aller à chaque fois, hein ?… Et pourquoi, surtout, n’était-elle pas ensuite complètement sereine en revenant ? Bien relaxée, elle aurait pourtant dû être suffisamment détendue pour accepter ses avances ? Voire même, pour les provoquer, pourquoi pas ? Autrefois, elle n’était pas si farouche… Elle n’était pas la dernière à… Il trouvait cela bizarre… 

Et voilà que depuis, il était devenu jaloux de tous ceux qui croisaient le regard de sa femme ! Et cela aussi, ça énervait Marion. Jaloux et ombrageux, lorsqu’il la voyait sourire à d’autres hommes… N’importe lesquels : ses clients, les jeunes gens du village, et même leurs amis communs !… 

« Mais je ne veux pas la perdre, je ne le supporterai pas ! Je l’aime trop ! Il faut qu’elle vienne ! », s’écria intérieurement le docteur avec fièvre. 

« Il faut que nous partions définitivement, une fois pour toutes… Qu’elle me suive et qu’on n’en parle plus… Qu’on tire un trait sur tous ces gâchis, sur tous ces ratages !… Qu’on laisse derrière nous toutes ces merdes qui nous pourrissent la vie, qui nous détruisent à petit feu, qui nous étouffent… 

« De l’air pur ! Ailleurs, j’en suis sûr, on se retrouvera comme au début… De l’air ! J’ai besoin d’air. J’ai besoin de respirer, et Marion aussi… 

« Il faut absolument que je parvienne à lui faire comprendre que c’est la seule solution pour nous tous… »

Le docteur Malard levant la tête, sentit sur lui l’œil légèrement étonné du buraliste ; il réalisa qu’il manipulait depuis assez longtemps les magazines de façon machinale, en regardant ailleurs, et qu’il devait avoir un air inhabituel le rendant étrange aux yeux du commerçant. Il consulta sa montre. Il était temps de rentrer. 

Il appela ses enfants et après qu’il eût réglé sa consommation sans un mot à l’homme derrière son comptoir, tous trois sortirent sans prononcer une parole. 

Habitués au silence de leur père qu’ils adoraient, Camilla et Marcus ne disaient jamais grand-chose en sa compagnie. Le dialogue avec lui n’était pas nécessaire ; à ses comportements et ses regards, ils ressentaient son affection. Ils étaient surtout heureux qu’il soit avec eux et que dans la rue il les tienne affectueusement par la main. 

Présentation de « L’étrange don d’Anaïs C. », roman paru en 2006, éditions Osmondes.

Classé dans : Littérature et poésie — 3 janvier, 2008 @ 2:51

L'étrange don d'Anaïs C.Résumé : Architecte divorcée, Anaïs C., après une tentative de suicide, rencontre Vladimir Kovacic, séduisant médecin anesthésiste au CHU de sa ville ; ce dernier arrive des Balkans en tant que réfugié politique, ayant fui la guerre du Kosovo après y avoir perdu femme et enfant. Ils vont vivre tous deux un véritable coup de foudre. Ce, malgré le drame récent de Vladimir et malgré le don bizarre qui vient d’échoir à Anaïs après son suicide…

Extrait du chapitre II

Plus l’heure passait et plus Anaïs C. était troublée… Elle se rendait compte combien elle était tombée totalement sous le charme de cet inconnu, ce qui augmentait un peu plus son émoi… Envolées pour la soirée, ses étranges visions ! Elle ne voyait plus rien, sinon Vladimir… Vladimir, qui la dévorait souvent des yeux, justement parce que ses yeux, à elle, étaient encore plus beaux, plus clairs et lumineux, dans la lumière toute en douceur des bougies. Et, parfois, dans l’émotion vertigineuse qui la saisissait, elle ne savait plus où les poser…
De temps à autre, Alexandra Kovacic, mi-amusée, mi-attendrie, les observait discrètement, leur lançant de furtifs regards. Anaïs s’en aperçut, malgré ce trouble délicieux qui continuait à l’envahir chaque minute un peu plus. C’est que Vladimir, qui avait comme tout le monde un peu bu, s’enhardissait… À sa plus grande joie, il lui faisait carrément un brin de cour…
À la fin du repas, Christian se leva de table pour mettre quelques CD dans la minichaîne Sony, pendant qu’Anne, aidée d’Alexandra et d’Anaïs, finissait de débarrasser. On repoussa table et chaises, et les deux couples commencèrent à danser. Alexandra Kovacic y trouva prétexte pour prendre congé ; elle souhaita le bonsoir à tout le monde et embrassa chaleureusement Anaïs, lui confiant qu’elle souhaiterait vivement la revoir.
Madame Kovacic à peine partie, les quatre amis reprirent leurs danses. Pleins d’entrain et d’enthousiasme, Anaïs et Vladimir se dépensèrent avec leurs hôtes sur quelques rocks and roll bien rythmés ; histoire de se mettre dans l’ambiance, de perdre un peu de leur trouble et d’être plus détendus… Ils profitèrent ensuite de ce qu’Anne et Christian se soient rendus dans la cuisine chercher quelques rafraîchissements pour s’asseoir et pouvoir enfin bavarder un peu. Pendant l’apéritif et le dîner, ils n’avaient pas vraiment pu faire connaissance. Ils avaient hâte de se découvrir…
« – Ainsi, vous êtes une amie de notre chère voisine Anne ? Anne et Christian sont les seuls que nous connaissions dans cet immeuble. Les seuls à nous avoir aussi bien acceptés et accueillis… Je ne savais pas qu’Anne avait une amie aussi charmante et sympathique. Et surtout, aussi ravissante ! déclara Vladimir, très enthousiaste.
- Merci ! répondit Anaïs, ravie et troublée. Oui, nous nous connaissons en effet depuis longtemps, Anne et moi… À vrai dire, depuis l’adolescence. Nous nous sommes connues aux Beaux-Arts et nous étions perdues de vue depuis des années. Anne avait choisi de partir vivre à Paris… Nous venons juste de nous retrouver.
- Eh bien, j’ai beaucoup de chance que vous vous soyez retrouvées, cela me donne le plaisir de faire votre connaissance…
- Mais, c’est réciproque… J’en suis très heureuse également ! Et c’est vrai que le hasard parfois fait bien les choses. Je suis vraiment contente de vous connaître !, affirma avec conviction Anaïs, de plus en plus émue, qui enchaîna : alors… d’après ce qu’Anne m’a confié, vous arrivez du Kosovo… Vous êtes donc à la fois Kosovar et Yougoslave, je suppose. Mais, êtes-vous originaire de Serbie ou bien d’Albanie ? Ou encore, êtes-vous Tzigane ?… D’après votre physique, je vous verrais plutôt Serbe ou Tzigane… Je me trompe ?…
- Oui, un tout petit peu… Parce que si je suis bien Yougoslave, – enfin, d’ex Yougoslavie – je ne suis cependant ni Kosovar, ni Serbe, ni Albanais, ni Tzigane… Car je viens de Bosnie. Je suis donc aussi Bosniaque… Mais comme la Bosnie est constituée de gens venant de Serbie, de Croatie et même de Turquie, et que toute ma famille et moi-même sommes originaires de Croatie, je suis également Croate…
Pour résumer, je suis avant tout un Croate de Bosnie, puisque avant de partir pour le Kosovo, – où m’attendait un poste d’anesthésiste à l’hôpital de Pristina – j’habitais à Sarajevo, donc en Bosnie… Et si mon physique vous intrigue, c’est qu’il est métissé. Parce que, comme dans tout pays aux nombreux brassages, il y a eu pas mal de mélanges…
Ce qui a été aussi le cas il y a bien longtemps de cela en Dalmatie, province croate de mes ancêtres. Parmi ceux-ci on trouve, paraît-il, une Italienne et une Autrichienne… Qui seraient apparues du temps où la Croatie avait d’abord été occupée par les Vénitiens, et ensuite été attribuée à l’Autriche…
La Dalmatie !… Ah, si vous saviez… la Dalmatie aux douces collines rocheuses… Le charme tranquille de ses villages, où le temps s’est arrêté… Ses magnifiques maisons de pierres blanches… L’adriatique aux eaux si limpides… C’est si beau ! Un jour, j’aimerais vous y emmener pour vous la faire connaître… Enfin, si vous acceptez mon amitié. Mais, je m’égare… Pour en revenir à ce que je disais précédemment, toutes ces précisions ont leur importance…, ajouta Vladimir, revenu à des réalités moins poétiques. Parce qu’il vous faut savoir également, si vous ne le savez déjà, que les Serbes sont pour la plupart de religion orthodoxe, et les Croates plutôt catholiques… Tout comme les Tziganes, d’ailleurs, qui viennent de Hongrie (dont une minorité est protestante). Tandis que les Turcs sont complètement musulmans, tout comme les Albanais, islamisés par ceux-ci…
C’est bien compliqué, n’est-ce pas ? Mais c’est ça, les Balkans : une vraie mosaïque ! D’où leurs difficultés…
- Certes, pour nous, c’est très compliqué ! », répondit Anaïs. Elle connaissait un peu par Anne le passé douloureux de Vladimir, et, par délicatesse, hésitait à poursuivre.
Ce fut Vladimir qui continua :
« – Je dois vous avouer que ma vie passée est plutôt tragique… Et ce soir, je ne désire pas en parler… Ce soir, c’est fête, je ne veux pas le gâcher en remuant d’affreux souvenirs. L’heure est à la détente, aux choses gaies, aux amitiés qui se nouent… J’espère bien qu’on se reverra par la suite, j’aurai ainsi l’occasion de vous expliquer en détail tous les évènements graves et dramatiques qui m’ont conduit à quitter mon pays.
Mais vous savez sans doute déjà que je suis anesthésiste au C.H.U. de la ville ? Que je suis veuf et vis depuis quelques mois chez ma tante, qui a eu la bonté de m’accueillir chez elle ? Parce que, si j’ai préféré partir définitivement de l’ex Yougoslavie, quitter le Kosovo et ne pas retourner en Bosnie, c’est que plus rien ni personne ne m’y retenait. Je n’avais plus que ma tante…
Et puis, je pense que c’est ce que j’avais de mieux à faire, vu le désordre, la pagaille, les règlements de compte et la panique qui y règnent depuis la fin de la guerre et encore maintenant… Vous ne l’ignorez sans doute pas, vous avez dû le voir aux informations télévisées. Ce ne sont que représailles incessantes, malgré l’US KFOR, ces militaires de l’OTAN toujours en faction au Kosovo avec les casques bleus… Et malgré la présence de Bernard Kouchner…
Durant toutes ces épreuves, ma tante Alexandra, – c’est la sœur de mon père – n’arrêtait pas de m’écrire et de me téléphoner, me suppliant de venir en France… J’aurais bien dû l’écouter tout de suite… Si j’étais parti dès le début des émeutes avec ma femme et mon fils, tous les deux seraient peut-être encore vivants… Mais je ne pouvais quitter l’hôpital de Pristina, c’était impossible, on y avait trop besoin de moi…
En dernier lieu, Alexandra a réussi à me convaincre et je suis parti… Elle avait peur pour ma vie, puisque je suis à peu près le seul survivant de la famille. Voici qui est fait, et j’ai obtenu très rapidement l’asile politique dans votre beau pays… Que je connaissais déjà et que j’adore… J’y ai fait mes études et y venais souvent en vacances, chez ma tante Alexandra. Elle vit en France depuis l’adolescence, elle est naturalisée française… C’est ce que je souhaite également obtenir bientôt. Puisqu’à présent, ma vie est ici… D’autant plus que j’ai eu la chance de trouver tout de suite ce poste d’anesthésiste aux urgences du C.H.U. Il faut dire qu’en France, on manque d’anesthésistes… C’est d’ailleurs pourquoi, dans vos hôpitaux, on trouve des infirmières pratiquant également cet exercice, sous contrôle de médecins. Voilà… À présent, je vous ai à peu près résumé l’essentiel de ma vie passée et actuelle…
Et en conclusion, il ne me manquait plus que de rencontrer une femme comme vous… Ou plutôt, que de vous rencontrer, vous, pour être tout à fait comblé… précisa-t-il élégamment avec grand enthousiasme, ajoutant : mais… je suis inquiet… Vais-je vous plaire autant que vous me plaisez ?… ».
Anne et Christian étaient revenus depuis longtemps ; ils avaient disposés les différentes boissons sur la table. Parfaitement discrets, ils avaient respecté l’aparté de leurs invités… Anne, satisfaite d’être à l’origine de cette sorte de coup de foudre, aussi flagrant que réciproque entre son amie et le beau médecin slave, était allée discrètement mettre un CD de slows. Depuis, elle dansait avec Christian, et tous deux, également très amoureux, tournaient langoureusement, collés l’un à l’autre.
En pleine allégresse, un moment attristée et angoissée lorsque Vladimir avait abordé la perte de sa famille, Anaïs lui avait répondu qu’il lui plaisait aussi, sans lui avouer combien… Songeant malgré tout, avec gêne et répugnance, qu’il n’aurait pu être avec elle ce soir sans cette tragédie. Et elle lui avait alors révélé, ce qui semblait avoir transporté celui-ci d’étonnement et de joie, qu’elle l’avait remarqué plusieurs fois dans son quartier, tout en désespérant un jour de pouvoir le connaître. Vladimir lui avait alors pris la main et l’avait entraînée sur la piste de danse. Et il y eut bientôt deux couples d’amoureux tendrement enlacés, s’embrassant avec de plus en plus de passion…
Anaïs en oubliait son âge… Elle avait l’impression d’être à nouveau adolescente, d’avoir vingt ans, comme au temps où avec Anne, elles flirtaient toutes deux dans les discothèques et les soirées d’étudiants. La communion de leurs corps devenait si forte, si intense, qu’un vertige commun les envahissait progressivement avec plus de violence, rendant leur désir réciproque de plus en plus impérieux… Et dans ce tumulte des sens, prélude au tout premier acte sexuel de deux êtres qui se cherchent et n’en peuvent plus, Anaïs, à bout de nerfs et de résistance, murmura doucement à l’oreille de Vladimir :
« Il va être deux heures… Si nous partions ? Allons chez moi, voulez-vous ? ».
Vladimir l’étreignant avec plus de force, répondit dans un souffle :
« Partons ! ».
Il n’était pas question pour eux de perdre de temps en fausses pudibonderies. Ils en avaient déjà assez perdu avec leur drame réciproque. Ils avaient passé l’âge…
Et c’est cette nuit-là, qu’Anaïs et Vladimir devinrent amants et décidèrent de ne plus se quitter ; puisque environ trois semaines plus tard, Anaïs proposa tout naturellement à Vladimir d’emménager chez elle. Ce qu’il fit sans se faire prier et avec beaucoup d’empressement, tellement il était fou amoureux.

Pour faire écho à mon article « Humeurs littéraires », voici une nouvelle extraite de mon recueil déjà présenté, « Comme un noir soleil », paru en 2006. Elle donnera peut-être certains enseignements aux auteurs en quête d’éditeur sur la difficulté à se faire accepter dans ce monde très fermé et parfois impitoyable qu’est l’édition…

Classé dans : Littérature et poésie — 18 octobre, 2007 @ 3:44

Editeurs, je vous hais ! portes refermées ; vous avez tué ma mère !

Je m’appelle Eléonore et je viens d’avoir dix-huit ans. Pas de fête pour mon anniversaire, aucune joie. Seulement un trop plein de haine… Une haine tenace. Je hais les éditeurs ! Il n’y a personne que je ne déteste plus ! Ma mère est morte à cause d’eux… Elle s’est tiré une balle dans la tête, un jour de grosse déprime. Mon père l’avait quittée il y a environ un an, elle avait eu du mal à s’en remettre ; naïvement, elle pensait qu’il lui était tellement attaché qu’il ne partirait jamais. Depuis, elle supportait encore moins qu’on lui refuse à chaque fois son manuscrit. Toute réponse négative la plongeait aussitôt dans un désespoir profond qui durait des mois. 

Déjà, je l’avais vue petit à petit s’user moralement d’années en années, quand elle envoyait par la poste des ouvrages dont personne ne voulait. Et pour lesquels elle guettait ensuite avec anxiété la moindre lettre. Une attente qui durait une éternité, souvent plusieurs mois. Ce qui ajoutait encore à son supplice.

 Oh, oui ! Je les hais profondément, ces affreux éditeurs ! Comment ne le pourrais-je ? Après ce drame, je ne peux bien sûr que les haïr ! 

Et en premier, tous ceux qui ne pensent qu’à faire du chiffre, au détriment des vrais talents littéraires. Ceux-là ne sont plus que des marchands de soupe pour la plupart, que d’ignobles mercantiles ! Ils prétendent qu’ils ne peuvent agir autrement… que le monde de l’édition est en crise… Qu’ils ont trop de charges. Mon œil ! C’est surtout qu’ils ne veulent plus se battre pour faire connaître de talentueux inconnus, oui ! Ils préfèrent l’argent facile, ce qui va leur rapporter gros sans trop se bouger le cul…  Des histoires sans intérêt, mais bien croustillantes ! Du genre petits potins des gens du show-biz ou assimilés… C’est trop injuste, à la fin ! Et s’il y a des lecteurs pour acheter ce genre de bouquins, c’est qu’ils n’en sont pas vraiment… Pour moi, ce ne sont que des voyeuristes déguisés ! Les lecteurs d’aujourd’hui ne sauraient-ils plus lire ?… Ne rechercheraient-ils plus avant tout que la facilité, eux aussi ? S’il en est ainsi, c’est désastreux et écœurant ! Là encore, je suis tout à fait d’accord avec ma chère maman… Parce que c’est ce qu’elle m’affirmait souvent.

 Depuis toute petite, j’ai le souvenir de ma mère travaillant le soir dans son bureau, aussitôt le repas terminé. Elle s’y enfermait après un rapide bonsoir à mon père, mon frère et moi-même. Sous aucun prétexte, nous ne devions la déranger. Elle écrivait toute la nuit, et ne se couchait que vers les deux ou trois heures du matin. Elle disait que sa meilleure inspiration lui venait le soir, qu’elle était plus tranquille… Je me souviens qu’au début, – je devais avoir dans les dix ans – j’entendais mon père sortir de sa chambre et redescendre pour la supplier de monter se coucher. Je le sais, parce que c’est vers cet âge-là que j’avais pris l’habitude de lire au lit avant de dormir ; et, bien sûr, je ne savais pas m’arrêter… Mais mon père, par la suite, ne redescendait jamais plus. Il a dû se lasser et y renoncer, à force de toujours remonter seul… 

Alors, à la longue, – je l’ai compris depuis – c’est sans doute ainsi que mes parents ont perdu toute intimité. La passion que ma mère, du moins je le suppose, devait avoir éprouvée pour mon père, s’était transformée en une autre beaucoup plus abstraite, celle de l’écriture… Une passion dévorante, si envahissante, que plus rien d’autre ne semblait vraiment compter pour elle ; nous tous, passions bien après… Mais je pense quand même que si maman n’avait pas dû tant galérer pour tenter de se faire publier, elle aurait été plus cool avec tout le monde. Et avec mon père en particulier, ce qui aurait empêché leur couple de se détruire.

 Mon frère et moi n’en souffrions pas trop ; elle nous donnait malgré tout l’affection dont nous avions besoin. Disons, pour être tout à fait honnête, que nous en recevions la qualité, plus que la quantité, mais que nous n’en ressentions pas de réelle frustration. C’est plutôt notre père, qui en souffrait terriblement. Même s’il n’en disait rien, ça se voyait à son air, à ses attitudes… Lui qui était d’un naturel plutôt enjoué, est devenu triste et taciturne. On voyait bien qu’il n’était pas heureux. Il a quand même supporté comme il a pu très longtemps. Il devait toujours espérer… Et puis, il y a environ un an, peu avant mes dix-sept ans, il a fini par claquer la porte. Façon de parler, d’ailleurs, parce qu’il s’est plutôt retiré sur la pointe des pieds… Depuis des années, il avait dû par force s’y habituer, pendant que maman frappait avec frénésie sur son clavier… Toute la maisonnée avait pour consigne le silence, lorsqu’elle se trouvait dans son bureau… Et cette fois-là, il s’est retiré pour de bon, définitivement. 

Même si à présent je comprends encore mieux ma mère, j’estime que mon père a eu malgré tout beaucoup de patience. Je reconnais que cette situation n’était vraiment pas évidente à supporter pour un mari. D’ailleurs, si mon petit ami se comportait comme maman, c’est une chose que je ne pourrais absolument pas accepter. Mais comme je vois que tout change avec les années qui passent, moi-même je ne suis peut-être pas au bout de mes peines de ce côté-là…

 Toujours est-il que dans le cas présent, c’est bien à cause de tout ça, de cet abominable gâchis dans nos vies, si je hais autant les éditeurs ! Et doublement ! Parce que maintenant, voilà qu’ils se réveillent enfin ! Quand c’est trop tard ! Je les tiens pour responsables… C’est quand même de leur faute, si je viens de perdre ma mère. C’était déjà quasiment à cause d’eux, si mon père était parti… Par leur faute, la vie de ma famille a été fichue en l’air ! J’ai dix-huit ans, et voici que je me retrouve seule avec mon frère âgé de treize ans… Quel beau départ dans la vie, pour lui et moi ! Nous partirons bientôt vivre chez notre père. Mais rien ne sera plus pareil, notre mère est irremplaçable… 

Nous sommes brisés tous les deux, mon frère pleure sans arrêt, et moi presque autant. On a déjà l’impression que notre vie est foutue, avant même qu’elle ne commence… Et pourquoi ? Parce qu’aucun de ces messieurs-dames des maisons où maman s’était adressée, n’avait alors daigné prendre le temps de s’intéresser à ses textes… Et pourtant, ils auraient pu le faire avant, puisqu’ils l’ont bien fait depuis ! Il suffisait qu’ils le fassent, et nous n’en serions pas là aujourd’hui… C’est horrible ! Je leur en veux à mort !

 Parfois, dans les réponses négatives que ma mère recevait, on lui mettait des annotations qui lui faisaient mal : « Narration trop classique », « Style trop traditionnel », formulaient certains, tandis que d’autres lui assuraient que ses histoires étaient intéressantes, originales et bien écrites, mais qu’ils étaient plutôt à la recherche d’une forme d’écriture particulière. Elle ne comprenait pas. Elle me disait : « Mais qu’est-ce qu’ils veulent donc ?… Peut-être que si j’écrivais mes phrases à l’envers, en commençant par la fin, ça leur conviendrait ? Là, ce serait vraiment particulier ! Et si j’écrivais des mots à la suite, sans point, sans virgule, d’une seule traite ? Et pourquoi pas des textes du genre rébus ?… Ce qu’ils veulent, c’est peut-être un style qui innove, même s’il est incohérent ou hermétique ? N’importe quoi, en fait, même si c’est merdique ? Eh bien, non ! Je refuse toute innovation de ce genre ! Faire original à tout prix, dans le but de ne pas écrire comme tout le monde… et surtout, pour qu’il en soit parlé le plus possible, est uniquement une technique de vente, un coup de marketing ! C’est malhonnête pour le lecteur, à qui l’on se doit de remettre un ouvrage qui lui apportera quelque chose, dont il restera quelque chose en refermant le livre… A moi, ce qui me paraît le plus judicieux, le plus motivant pour le lecteur, c’est déjà de trouver un sujet intéressant ; et d’écrire dessus, de la façon la plus passionnante, la plus agréable possible… Concocter une histoire qui en soit vraiment une, et non un assemblage de mots, de lignes, qui forment des paragraphes énoncés tout exprès de façon inhabituelle afin de surprendre et de choquer. 

Vian, Queneau ou Céline ont innové en leur temps… Ils ont même choqué parfois. Mais dans le bon sens : ils furent les premiers à introduire le langage écrit sous une forme parlée, ce qui renforçait leurs textes en les rendant plus vivants. Et ce qui n’exclut pas pour autant que ce qu’ils racontaient se tenait, était de vraies histoires. On pourrait se poser la question suivante : quel est le plus important, l’écriture elle-même, ou le thème choisi ? Pour moi, l’un ne va pas sans l’autre. Un beau sujet qui est mal traité, ou une superbe écriture sur une histoire sans intérêt, ne valent rien dans un cas comme dans l’autre… Est-ce que, Effroyables jardins, pour ne citer que celui-là, n’est pas un texte superbe et magnifiquement écrit, par hasard ? Heureusement qu’on en trouve parfois… Voilà le genre de récit qui me va droit au cœur ! Une écriture d’une grande pureté… Directe, concise, sans fioriture, sans maniérisme… Michel Quint à eu la chance de trouver une éditrice aimant un certain classicisme. Et quand je repense aux livres de Bazin, Mauriac ou Camus, par exemple… C’est bien de la narration classique, là encore. Mais quel plaisir de les lire ! « C’est daté », disent certains… Ils ont tout faux ! Des sujets tels que, par exemple, Vipère au point, Thérèse Desqueyroux, L’étranger et La peste, seront toujours d’actualité ; ils sont indémodables ! Pour ma part, c’est vrai, je revendique nos racines latines… Le bon français se perd, celui des origines. Du reste, on le voit tous les jours… Tu l’as bien vu au lycée, Eléonore… En sixième, tu étais parmi les meilleures en français et il y en avait peu. Il faut voir le nombre d’élèves qui ne maîtrisent pas leur propre langue, arrivés à ce stade… Vois-tu, j’aimerais me situer comme l’une des gardiennes de l’héritage littéraire de nos ancêtres les plus célèbres. J’ai une telle admiration pour eux… Personne n’a jamais fait mieux jusqu’à présent. Je suis une fervente adepte de Jean d’Ormesson et de ces quelques autres, qui tirent la sonnette d’alarme pour dénoncer que notre belle langue tend à perdre ses lettres de noblesse. Déjà, je suis atterrée à chaque fois, lorsque je lis les courriers que nous envoie Lucia, ta cousine. Cousus de fautes… Elle vient pourtant d’entrer à hypokhâgne… ».  

 Mon Dieu ! Quand je me souviens de tout ce qu’elle me disait, ma mère, j’en ai immédiatement les larmes aux yeux…  Et je jure bien que si ce n’était pour elle, par respect pour sa mémoire, j’irais les trouver, moi, ces crétins d’odieux éditeurs ! Pour leur dire ce que je pense ! Je prendrais avec moi leur maudite réponse, et je la déchirerais devant eux, cette lettre qui a tant fait souffrir maman ! Même celle que je viens de recevoir du dernier éditeur, à qui elle avait sans y croire et dans un ultime sursaut adressé ses manuscrits… Et sur laquelle brillent enfin ces mots qui auraient été magiques pour elle, et qu’elle ne pourra jamais lire, malheureusement : « Nous avons le plaisir de vous informer que vos manuscrits ont été retenus pour publication… ». 

Et je leur en jetterais avec force tous les morceaux au visage, en crachant dessus !

 Parce que moi, je me suis toujours intéressée à ce qu’elle écrivait, ma mère. Et pas seulement parce que je suis sa fille. Forcément, quand on aime lire autant que moi… 

D’ailleurs, j’ai toujours été sa première lectrice. Elle me faisait lire tous ses chapitres, dès qu’ils étaient achevés… Et elle attendait ensuite mon verdict. Bien sûr, pas tout de suite, seulement quand j’ai eu douze ans. Et dès quinze ou seize ans, mon jugement se faisait de plus en plus objectif… Je n’hésitais pas à donner mon point de vue sur ce que je jugeais être les points forts et les points faibles de ses textes. C’est d’ailleurs ce qu’elle voulait, maman. Elle m’affirmait que je lui étais d’autant plus précieuse, et que c’était lui rendre service. J’étais devenue très critique… Je pense même que c’est ce qui m’a donné l’idée de mon futur métier. Critique littéraire… Comme ça, je pourrais écrire de nombreux articles sur les livres de maman, et aider des auteurs dans son cas. En quelque sorte, la venger plus tard…

 Donc, ma mère m’écoutait souvent et réécrivait certains passages. C’est fou, ce qu’elle a pu peaufiner ses textes ! Elle les reprenait sans cesse. Elle n’était jamais satisfaite. Une de ses formules préférées, pendant qu’elle travaillait : « La perfection n’est pas de ce monde, et c’est parfois aussi bien. Mais quand on pratique un art, on doit être perfectionniste, ou alors s’abstenir. L’art est égoïste, il demande beaucoup… Il faut tout lui donner. C’est la seule façon d’en obtenir satisfaction en retour. C’est d’ailleurs à ça, qu’on reconnaît le véritable artiste… ». Une chose qui lui plaisait aussi énormément, c’est que je donne ses récits terminés à lire à mes amis du lycée. J’emmenais ensuite ceux-ci à la maison, pour qu’ils lui fassent leurs commentaires. Nous passions ainsi tous ensemble des après-midis entiers à commenter ses romans, à les analyser. C’était passionnant, nous étions tous épris  de littérature. Durant ces moments-là, maman revivait, exultait, oubliant pour un temps ses tracas d’auteur non reconnu. D’autant que mes amis appréciaient totalement ce qu’elle écrivait et lui assuraient qu’elle serait un jour connue. Certains d’entre eux étaient également ses élèves, puisqu’elle était prof de dessin dans mon lycée. C’est, du reste, grâce à sa profession, si elle avait beaucoup de temps libre pour écrire. 

Maman me disait souvent : « Tu vois, Eléonore, les jeunes aiment ce que je ponds… La plupart des moins jeunes aussi, d’ailleurs. Tu sais que je donne mes textes à lire à certains de mes collègues… Je suis donc certaine que mes romans plairaient aux ados et aux adultes. Mes livres se vendraient forcément bien… Et dire qu’aucun éditeur ne veut me publier ! ». En général, ça, c’était les jours de désespoir, quand elle venait encore de recevoir une réponse négative…

 Et pourtant, oui,  c’est vraiment bien, ce qu’elle a écrit, ma mère ! J’ai été sa première admiratrice. Son imagination féconde et étrange, sa façon de raconter, me surprenaient toujours. J’aimerais pouvoir écrire comme elle…  Evidemment, j’ai mes préférences. Certains de ses textes me parlent plus que d’autres, certains me laissent perplexe, ou encore me touchent beaucoup moins. Mais ça, c’est normal, c’est toujours ce que je ressens dans n’importe laquelle de mes lectures, auteur connu ou non… N’empêche que j’estime que ma mère a beaucoup de talent ! Un réel talent d’écrivain… Pas comme certains, qui se prennent pour tels, simplement parce qu’ils jouent du stylo ou du clavier, et qu’ils sortent un nombre impressionnant de feuilles de leur imprimante. Aligner des mots, ça, tout le monde peut le faire ! C’est la première chose qu’on nous apprend à l’école…  Je n’ai peut-être pas vraiment la qualité pour en juger, et sans doute pas assez de pratique, mais vu que la matière où je suis la plus forte, c’est justement la littérature, et que je lis énormément, il m’est donc possible de comparer, d’analyser, tout en demeurant objective… 

D’autant plus qu’il y a une chose qui s’avère absolument certaine : maintenant, je peux être sûre de ne pas m’être trompée, puisque ceux qui ont pendant si longtemps ignoré maman veulent à présent lui publier tous ses textes ! Ça, c’est bien une preuve irréfutable !

Elle qui était constamment en quête de reconnaissance, me confiait souvent avec un extrême désarroi : « Malheureusement, ma petite fille, un auteur n’existe, ne prend sa vraie dimension, que lorsqu’un éditeur lui donne droit de parole… C’est la seule façon qu’il a de devenir crédible. Sans l’éditeur, l’auteur n’est rien. Et puis, à quoi sert-il d’écrire, si personne ne vous lit ? Alors, tu comprends, Eléonore, pour l’instant, c’est comme si mes textes n’existaient pas. Je suis un fantôme qui tente vainement de se matérialiser… ».

 Ô, tous ces souvenirs qui font mal… toutes ces paroles de ma mère, qui résonnent à présent dans ma tête… Bande de salauds d’éditeurs ! Vous ne pouviez pas vous décider avant ? Honte sur vous, qui l’avez fait mourir à petit feu, qui l’avez amenée à se suicider par désespoir !… Oui, je vous hais de toutes mes forces !  Je vous haïrai jusqu’à la fin de ma vie ! Et encore davantage, ceux qui lui avaient fait miroiter une publication… Ceux qui devaient lui adresser un contrat qui n’est jamais arrivé… Ceux qui lui en ont pourtant signé un, mais qui n’ont finalement jamais sorti son ouvrage… C’est ceux-là, les pires ! Parce qu’à chaque fois, maman reprenait espoir, elle pensait voir la fin du calvaire, la reconnaissance de son travail. Et tout s’écroulait, tout était à recommencer ! 

Par exemple, il y en avait eu un qui lui avait envoyé un e-mail lui annonçant qu’il voulait publier son avant-dernier roman… Qu’il allait lui adresser le contrat s’y rapportant. Mais le contrat ne lui a finalement jamais été envoyé, tout simplement parce que ma mère, qui a bien eu raison, ne voulait pas que ce soit la femme de l’éditeur qui réécrive tout un chapitre à sa place…

 Et quand je pense à cette garce d’éditrice, surtout… La présidente des éditions du Manoir.… Celle avec qui maman travaillait en dernier. La pire, celle-là… Espagnole d’origine… Ferra, qu’elle s’appelait. Une vraie folle ! Une fieffée menteuse, et malhonnête, en plus… Faut voir comme elle a fait marcher maman. Un an et demi, qu’elle l’a menée en bateau… Et que je t’appelle, en flattant ma mère… En lui disant qu’elle aimait tout ce qu’elle avait écrit. Ses trois derniers romans, qu’elle lui avait retenus… Maman était enfin tranquille, à ce moment-là. Elle avait reçu les trois contrats, elle voyait enfin le bout du tunnel… Et pourtant, parallèlement, déjà, elle commençait à douter de
la Ferra… Parce qu’il avait fallu les lui réclamer plusieurs fois, les contrats promis ! 

Ensuite, ça avait continué à être désastreux… Les corrections expédiées par la poste, ou par e-mails et télécopies, posaient toujours problème. Où elles n’arrivaient pas, et il fallait faire des relances incessantes, où lorsqu’elles finissaient par arriver, ce n’étaient pas les bons textes et ils étaient incomplets… Plusieurs fois,
la Ferra fit le coup d’affirmer avoir fait l’envoi, mais c’était du pipeau. Elle prétendait ensuite que ce devait être de la faute de la poste… Ma mère s’arrachait les cheveux, elle en était malade ! En fin de compte, elle n’a jamais reçu le dernier bon à tirer, le BAT, comme on dit, celui qu’elle venait de finir de corriger et qui aurait dû être donné à imprimer. Mais c’était fait exprès… L’éditrice faisait tout trainer sciemment. Elle n’était plus en mesure de sortir le moindre ouvrage, elle devait de l’argent à tous les imprimeurs… Aucun ne voulait plus travailler pour elle. Maman l’a su après. Des auteurs déçus lui avaient écrit pour la mettre en garde… Certains se trouvaient dans le même cas qu’elle, d’autres, qui avaient pourtant été publiés, n’avaient jamais reçu aucun droit d’auteur, tandis que d’autres encore se plaignaient d’avoir participé financièrement pour rien. Aux abois, l’éditrice allait jusqu’à recruter des auteurs payants… En dernier lieu, une plainte avait même été déposée contre elle et la police venait de lui saisir son matériel. A ce stade, les éditions du Manoir n’existaient quasiment plus… Nul doute que cette dernière expérience encore plus malheureuse, n’ait achevé ma pauvre maman, la poussant au suicide !

Ainsi donc, un mauvais sort en a décidé, ma mère sera publiée à titre posthume… De toute manière, en France il faut souvent être mort pour être reconnu. À se demander si on ne la publie pas maintenant que parce qu’elle s’est… Alors, ma vie durant, je m’emploierais à faire honorer sa mémoire. J’essaierai d’être pour elle, ce que Max Brode a été pour Kafka… 

Et quand je pense que c’est ce qu’elle me confiait souvent, en riant d’un rire amer et désabusé, ma pauvre chère maman… Elle me disait : « Tu sais, Eléonore, j’aurais peut-être la chance, moi aussi, d’être publiée à titre posthume, après tout ! Ce sera toujours mieux que rien ! Remarque, ça me fera une belle jambe, une fois que je serai là-haut ! ».

 Elle ne croyait, hélas, pas si bien dire, la malheureuse femme… Le destin est parfois si cruel, il est là où on ne l’attend pas. Maintenant, je le sais, et l’avenir me fait peur… 

Journal d’un ancien globe-trotter – Suite et fin

Classé dans : Littérature et poésie — 23 août, 2007 @ 2:09

Un peu étourdie et bouleversée par cette lecture, je restais quelques minutes au fond de mon fauteuil à méditer sur cette malheureuse histoire. Je demeurais partagée… A la fois je comprenais la jeune fille, tout en me mettant également à la place de ce pauvre Alexandre. Des histoires d’amour qui finissent mal, ce n’était pas nouveau, ça n’avait rien d’extraordinaire, rien de surprenant. J’en savais hélas quelque chose… Non, ce qui était surprenant, c’était que je me retrouve avec un carnet qui ne m’appartenait pas. Que j’avais ramassé sous un banc, sans savoir ni pourquoi ni comment il avait pu atterrir là… Et je me posais des questions. Le dénommé Alexandre écrivait dans ses dernières lignes, qu’il lui viendrait peut-être l’envie de détruire sa prose s’il la relisait trop vite… S’était-il tout de même relu, et avait-il jeté volontairement le témoin de son infortune ? Dans ce cas, s’il tenait vraiment à s’en séparer… Et cela aurait eu lieu au Jardin de l’Etat ?… Mais quand ? On était le dix-huit janvier 2005, et son journal indiquait le six janvier comme dernière date… Questions auxquelles il me sera à jamais impossible de répondre, j’en ai bien l’impression… En attendant, c’était moi qui détenais ce carnet… Quoi en faire ? Le restituer, mais à qui ? Son auteur l’avait peut-être tout bonnement égaré ?… Il semblait coutumier du fait. Seulement, j’ignorais tout de lui et ne pouvais donc le lui remettre… D’ailleurs, s’il s’était finalement décidé à quitter l’île, ce n’était plus la peine que je cherche à le retrouver… Et quand bien même ? Je me verrais mal lui rendre un carnet intime, qui en plus dénonçait ses malheurs… Je me trouverais plutôt dans une sale position… Il se douterait forcément que j’ai tout lu… A moins que… A moins que je me rende un soir sur le Barachois, au Roland Garros… Je risquerais sans doute d’y glaner quelques infos sur ledit Alexandre ou encore sur son ami Arnaud par des connaissances à eux… Peut-être même d’y rencontrer cet Arnaud, puisque c’était un habitué des lieux… Et ainsi me débarrasser du carnet encombrant, en le remettant à quelqu’un… Je ne vais quand même pas garder un morceau d’une vie qui ne m’appartient pas !  

                                                                                                   

J’y suis allée… Hier soir. J’avais d’abord dîné dans un petit resto où je me rends quelquefois. Et vers les vingt-et-une heures passées, je me suis retrouvée assise sur l’une des banquettes du Roland Garros… Une heure après, je commençais à trouver le temps long ; rien ne se passait d’intéressant concernant ce qui m’amenait là… Je baillais comme une carpe, l’envie de dormir me gagnait. J’étais prête à lever le camp, lorsqu’une idée me vint… Je fis signe au barman. Je le connaissais un peu, j’étais déjà venue dans le bistrot plusieurs fois avec des amis. Il s’avança à ma table avec un grand sourire. J’entrais dans le vif du sujet : 

« – Bonsoir… Je suis venue là, pensant y trouver Arnaud ou Alexandre… Ce sont des habitués, je pense que vous les connaissez ?… 

– Un peu seulement… Et comme je viens juste de revenir de congés, je sais pas s’ils viennent toujours ici… Mais si vous voulez, vous pouvez aller demander à l’un de leurs amis… Celui qui se trouve là-bas, à la table près de la fenêtre… ». 

Trop contente, après avoir remercié, je filai tout droit voir l’ami en question. Assez gênée quand même, ne sachant comment m’y prendre, ni par où commencer… Finalement, c’est le plus simplement du monde que j’ai menti avec aplomb. Affirmant qu’Arnaud et Alexandre faisaient partie de mes connaissances, et que je m’étonnais de ne plus avoir de leurs nouvelles… Prêcher le faux pour savoir le vrai, s’est toujours révélé être une bonne pratique ! 

« – Eh bien, chère demoiselle, sachez que nos deux oiseaux se sont envolés à jamais ! L’un a fini par aller rejoindre en métropole sa chère dulcinée qui ne voulait plus revenir à La Réunion, et l’autre, dont la sienne l’avait laissé tomber comme vous le savez peut-être, a tout largué sur un coup de tête… Il a pris l’avion, direction la Nouvelle-Calédonie. A l’heure actuelle, il doit s’y être installé… Eh oui ! Nos deux amis nous ont quittés, nous ne les reverrons plus ! Pas ici en tout cas, c’est fort probable… ». 

Eh voilà… La boucle était bouclée ! Etre venue ici n’avait servi à rien… Du moins, pas pour ce que j’aurais voulu. Cependant, j’en savais maintenant un peu plus et c’était le principal. Après avoir remercié mon interlocuteur de ses informations, je déclinais son invitation à boire un pot en sa compagnie. Je n’avais nulle envie de m’attarder. S’il m’avait posé davantage de questions sur mes soi-disant relations, j’aurais été mal… Et puis, ce gars ne m’intéressait nullement, ce n’était pas mon genre. Je tournais les talons, m’apprêtant à sortir du café, lorsqu’il me rappela pour me dire : 

« – Au fait, vous êtes au courant, pour Clémence ?

Interdite, je revins sur mes pas et lui demandai : 

– Non… Il lui est arrivé quelque chose ? 

– Si on peut dire !… Elle est revenue… Vous saviez, je suppose, qu’elle avait quitté Alexandre et qu’elle était repartie en France ?… Eh bien, ça n’a pas gazé avec son nouveau copain… Alors, sa mère et elle ont débarqué à La Réunion il y a deux jours, pensant retrouver Alexandre chez qui elles se sont tout de suite rendues. Malheureusement pour elles, il n’était plus là, il avait déjà pris l’avion pour la Nouvelle-Calédonie… Elles ont dû se trouver bêtes, évidemment ! C’est certain qu’elles ne devaient pas s’y attendre… Mais après tout, à chacun son tour de se faire avoir ! Ce n’est que justice. Enfin, c’est ce que je pense personnellement… Alors, elles sont allées à l’hôtel… Elles y sont d’ailleurs toujours. Elles se sont octroyées deux semaines de vacances. Et d’après ce que j’ai cru comprendre, c’est la mère de Clémence qui offre le voyage. Elles repartent en fin de semaine prochaine… Sûr que Clémence doit l’avoir mauvaise ! Elle doit amèrement regretter son coup de tête. Ou plutôt, son coup de foudre ! Ah, ces coups de foudre… La plupart du temps, ce ne sont que des feux de paille !  

Revenue de ma stupéfaction, je répondis : 

– Eh bien dites donc, alors ! Quelle histoire… Je n’en reviens pas ! Elles sont à Saint-Denis ? 

– Ah, non… Tant qu’à faire, elles ont préféré les plages… Elles ont choisi le Novotel de Saint-Gilles. D’ailleurs, j’y vais demain leur rendre une petite visite. Si vous voulez venir, je vous y emmène avec plaisir… 

– Merci… C’est très gentil, mais demain c’est impossible. Je verrai ça un autre jour. Maintenant que je sais où elles se trouvent…  

J’étais prête à m’en aller, cette fois pour de bon, lorsque l’idée, la bonne, la seule du reste à avoir dans mon cas, me fit lui lancer d’une traite : 

– Sauf qu’en ce moment j’ai un boulot monstre, et que je ne crois pas que je pourrai me rendre à Saint-Gilles avant longtemps… Or, il se trouve que j’ai quelque chose à remettre à Clémence… Comme vous allez la voir demain, je souhaiterais que vous lui remettiez, si ça ne vous dérange pas… Je vous en remercie d’avance ! ». Et en même temps, je sortis rapidement le gros carnet de mon sac… 

Pour éviter toute indiscrétion, j’avais pris soin de l’emballer et d’en faire un paquet. Je le déposai aussitôt sur la table de l’ami de ceux que je ne connaissais pas, sous son regard empli à la fois d’étonnement et de curiosité. Puis, comme j’avais peur qu’il n’ouvrit la bouche, je me suis sauvée vite fait ! Après tout de même, un au revoir enthousiaste, et de nouveaux remerciements… Suite à quoi je me suis sentie vraiment soulagée ! 

Et c’est donc de la sorte  que je me suis débarrassée de souvenirs qui ne me concernaient pas… Tout était maintenant dans le bon ordre, ils allaient revenir à la vraie destinataire. A celle qui avait déclenché la rédaction de ce journal. J’imaginais sa tête en le recevant… Elle n’y comprendrait rien, et ne saurait sans doute jamais qui était la mystérieuse femme qui le lui avait fait parvenir… Et moi, je ne saurai sans doute jamais non plus ce qu’elle en ferait, ni ce qu’elle déciderait après l’avoir lu… 

Souvent, lorsque je repense à cet épisode de mon existence, je ne peux m’empêcher de constater en grimaçant une sorte de sourire un peu amer, que c’est bien en effet une véritable « Comédie humaine » que l’on vit tous les jours ! Avec ses « Jeux de l’amour et du hasard »… 

Mais que serait donc la vie sans cela ? 

Journal d’un ancien globe-trotter – Suite 3

Classé dans : Littérature et poésie — 20 août, 2007 @ 3:57

Saint Denis, le 6 janvier 2005

Je suis anéanti… dégoûté… écoeuré… Trahi, surtout ! Jamais je n’aurais pensé que Clémence m’aurait joué ce sale tour ! Je tombe des nues… Ce soir en rentrant, j’ai de nouveau tenté de l’avoir au téléphone. Sans succès, comme d’habitude… Aucun message de sa part sur ma boîte vocale, malgré tous ceux que je lui ai laissés…

Alors, très en colère, j’ai composé le numéro personnel de sa mère… Qui me répondit elle-même aussitôt. Au ton de sa voix, je me rendis compte immédiatement qu’elle semblait très mal à l’aise… Elle savait quelque chose, bien sûr… Embarrassée, elle m’annonça en cherchant ses mots, elle qui parlait plutôt avec une grande spontanéité, très naturellement, que sa fille était sortie et qu’elle ne savait pas quand elle rentrerait. Je lui posai plusieurs questions concernant Clémence, notamment sur son emploi du temps, et lui demandai par la même occasion si elle savait pourquoi sa fille s’obstinait à ne plus vouloir me donner de ses nouvelles. Autant de questions qui semblèrent la gêner horriblement. Au fur et à mesure, sa gêne ressortait davantage… Il était évident que tout ça n’augurait rien de bon pour moi, et même si je me doutais depuis longtemps de quelque chose, je commençais à envisager le pire, bien que me forçant à en repousser l’idée de toutes mes forces.

Pendant qu’on se parlait, j’entendis tout à coup des bruits de voix chez mon interlocutrice. Je lui en fis part … « Bon… écoutez… reprit-elle, personnellement, je trouve cette situation idiote, et je l’ai dit à ma fille… Elle doit vous parler… Je trouve ça inconscient de sa part, de pratiquer la politique de l’autruche… Elle vous doit la vérité, même si c’est difficile à dire et à entendre… ». Là, j’avoue que j’ai tremblé intérieurement, et je savais d’ores et déjà que j’allais souffrir… La mère de Clémence continua : « C’est justement elle qui vient d’arriver… Ne quittez pas, je vais vous la passer… ». Anxieux, j’attendis plusieurs minutes, mais la voix qui se fit entendre n’était pas celle de Clémence : « Bon… désolée… J’ai insisté, mais ma fille ne désire pas vous parler. Je suis furieuse ! Pour moi, elle manque tout bonnement de courage, et ce qu’elle vous fait subir est lâche… Vous savez combien j’ai d’estime pour vous… Que je vous aime beaucoup… Tout ceci m’ennuie terriblement… Seulement, je ne peux malheureusement rien y faire, ça ne me regarde pas… Clémence m’a chargée de vous informer qu’elle vous adresserait un SMS dans la soirée… Je ne sais quoi vous dire de plus, sinon que vous êtes un mec bien et que les femmes sont parfois idiotes ! Je vous fais la bise et vous souhaite bonne chance pour tout. Allez, au revoir, Alexandre ! Et n’hésitez pas à me rendre visite, si un jour vous décidez de revenir en France… Ce sera avec le plus grand plaisir, et la porte vous sera toujours ouverte ». Puis elle raccrocha.

J’en demeurai pantois… C’est vrai que dès que la mère de Clémence, – une divorcée jolie et pimpante de la cinquantaine – avait fait ma connaissance en venant passer un mois de vacances à La Réunion il y a deux ans, elle avait tout de suite semblé m’apprécier particulièrement. Et ce n’était pas que pour mes qualités d’esprit… Le reste semblait lui plaire encore davantage, ça sautait aux yeux !… D’ailleurs, Clémence l’avait assez taquinée là-dessus, pendant que moi, je bichais comme un petit coq, tout content d’être flatté par mère et fille ! Si j’avais su ce qui me pendait au bout du nez quelques années plus tard, j’aurais été moins fier… Et pour en revenir à Clémence, j’étais sidéré. La douche froide… Je n’aurais jamais cru ça d’elle, je la croyais plus franche. Parce qu’en plus, elle ne voulait pas me parler, même si j’appelais chez elle !

Terriblement angoissé, j’attendis donc son message, les yeux rivés sur mon téléphone mobile… Une bonne heure passa… Vers les vingt-deux heures, l’appareil s’agita, sa sonnerie m’indiquant que le SMS attendu venait d’arriver. Inquiet, j’appuyais sur la touche adéquate… Etonné, je vis apparaître le texte suivant, on ne peut plus laconique : « Je t’ai envoyé un message d’explications sur Internet ». Désorienté, déçu, et encore davantage apeuré, je me suis précipité sur l’ordinateur… Elle savait que j’y allais rarement, elle avait préféré m’avertir… A part bon nombre de spams et publicités diverses, dans la boîte de réception de ma messagerie se trouvait bien, et uniquement, le message de Clémence… Le cœur battant, j’ai donc ouvert celui-ci…

Stupeur et indignation furent mes premiers ressentis. En gros, ce qu’il en ressortait, c’est que j’étais devenu le cocu magnifique !… Sans jamais me douter de rien, en plus, ce qui accentuait la sourde colère qui couvait en moi, atténuant ma peine profonde. Clémence m’expliquait sans grand ménagement, qu’elle avait rencontré quelqu’un sur son lieu de travail, que cela avait été le coup de foudre réciproque. Qu’elle n’aurait jamais pensé qu’une telle chose lui serait arrivée (merci pour moi !) parce que, ce qu’elle avait vécu avec moi, avait toujours été super (merci quand même !). Que le nouvel élu terminait sa période de quatre ans à La Réunion, et qu’elle avait donc décidé de donner sa démission au boulot pour pouvoir rentrer en métropole avec lui. Elle ajoutait qu’elle n’avait jamais réussi à s’intégrer totalement dans son emploi, où elle avait subi de nombreux problèmes que je n’ignorais d’ailleurs pas, et que l’occasion lui était offerte, en quelque sorte, de donner sa démission. Qu’elle s’était bien plu sur l’île, mais qu’elle n’y entrevoyait rien de positif pour elle sur le plan professionnel. Qu’on passe finalement plus de temps au boulot qu’à la maison, et que ne se sentant pas bien au travail, mal dans sa peau, inconsciemment ou non elle avait eu besoin d’y trouver réconfort. Ce qui s’était produit tout à fait fortuitement, avec quelqu’un dans le même cas qu’elle… Qu’ils s’étaient découverts tous les deux de nombreuses affinités, notamment par rapport à leur âge similaire (nous y voilà ! J’ai dix-huit ans de plus que Clémence…). Et pour terminer, elle se disait désolée qu’il en soit ainsi et me demandait de lui pardonner, espérant que je comprendrais. Venaient ensuite tout un tas d’éloges sur ma personne pour vanter mes nombreux mérites, qui, selon Clémence, devraient me faire rapidement retrouver l’âme sœur… Merci du peu ! Amen, la messe était dite… Ite missa est !

En pleine confusion, j’avais refermé le clavier de l’ordinateur. Glacé, le cœur en déroute, l’âme en détresse, empli cependant d’une colère interne qui me broyait les tripes… En fait, j’étais surtout malheureux comme les pierres, malgré mon désir de crâner ! Au salon, où je tentais de me réconforter en avalant coup sur coup trois où quatre whiskies, j’essayais de déblayer mes pensées confuses… Voilà ce que c’est, que de se laisser séduire par les petites jeunes filles ! Tôt ou tard, on doit peut-être s’attendre à ce qu’elles vous larguent pour des garçons de leur âge… J’en suis la triste preuve… Quand je l’ai connue, elle avait vingt-deux ans, elle en a maintenant bientôt vingt-sept. Et moi quarante-cinq… En conclusion, je n’ai plus que mes yeux pour pleurer ! Pour employer ce lieu commun… Mais pleurer n’était pas trop mon truc… Même si j’avais très mal… Et Dieu sait que dans ma vie, j’ai eu très mal plus d’une fois ! Comme beaucoup finalement… Il doit d’ailleurs être impossible de passer une vie sans souffrir à un moment ou un autre. Souffrance morale, à défaut de l’autre qui en frappe hélas aussi certains… Je tâchais de me consoler comme je pouvais… La méthode Coué, qui en vaut bien une autre ! Je ne devais pas me laisser aller, je devais réagir…

Oui, je dois réagir ! Mais que faire à présent ? Ma vie à La Réunion tournait autour de Clémence… Rester ici sans elle ne m’intéresse plus. D’ailleurs, cinq ans sur l’île, c’est suffisant… J’en ai fait le tour, j’ai vu tout ce qu’il y avait à voir plusieurs fois. Tous les endroits présentant le plus d’intérêt, tous les sites les plus grandioses… J’ai un album photos rempli de clichés de Cilaos, du Piton des Neiges, du volcan de la Fournaise, du Grand Bénaré, de la Plaine des sables, de Salazie et Hell-Bourg, des Trois Bassins, de la Plaine des palmistes, de Mafate, de la Plaine des Cafres, de Bassin la Paix… Pour ne parler que des plus connus…. J’ai même pris la peine de noter, parce que je les trouve vraiment sublimes, ces quelques vers de Leconte de Lisle, que l’illustre poète réunionnais écrivit à la gloire du Piton des Neiges :

« Jamais le pic glacé n’entend l’oiseau siffleur,

Ni le vent du matin empli d’odeurs divines

Qui rit dans les palmiers et les fraîches ravines,

Ni parmi le corail des antiques récifs,

Le murmure rêveur et lent des flots pensifs

Ni les vagues échos de la rumeur des hommes,

Il ignore la vie et le peu que nous sommes.

Et calme spectateur de l’éternel réveil,

Drapé de neige rose, il attend le soleil. »

Oui, je vais partir… Donner, moi aussi, ma démission… Reprendre la route. J’ai un copain qui vit en Nouvelle-Calédonie, ça fait longtemps qu’il me propose de venir m’y installer. C’est le moment où jamais ! Puisque cette occasion malheureuse m’en est donnée… Allez, profitons-en pour mieux faire passer l’amère pilule, ce sera toujours ça de gagné ! Il faut bien trouver des solutions pour ne pas se laisser abattre… Et faire apparaître le côté positif sur ce qui nous arrive de catastrophique… Ce soir, pour la dernière fois ici, je vais refermer ce carnet… Qui, avec mes vieux souvenirs de voyage, contient maintenant mon énorme déconvenue. Je l’emporterai bien sûr avec moi… A cause des souvenirs qui y sont consignés, mais également parce qu’il restera à jamais l’unique témoin de mon amour pour Clémence. Un amour bafoué, certes, mais un amour qui a réellement existé entre nous les premières années. Finalement, ce sera comme si j’emportais un peu d’elle avec moi… Seulement, ce carnet, il ne faudra surtout pas que je le relise trop vite… Cela attiserait forcément ma souffrance, et je risquerais de le détruire sur un coup de tête ! Allez, adieu cher cahier, adieu ma vie ici ! Et vive l’aventure nouvelle ! Mieux vaut crâner que pleurer…

Et ainsi s’achevait le mystérieux carnet… Il n’avait à présent plus de secret pour moi. J’étais entrée par hasard, et bien involontairement, dans la vie privée d’autrui. Je me fis soudain l’effet d’une voyeuse, et me sentis d’un coup légèrement mal à l’aise. Pénétrer aussi brutalement dans l’intimité de gens inconnus, surtout lorsque celle-ci dévoile une sorte de drame intime, représente quand même quelque chose d’assez délicat…

A suivre…

Journal d’un ancien globe-trotter – Suite 2

Classé dans : Littérature et poésie — 16 août, 2007 @ 2:52

Saint Denis, le 5 janvier 2005 

Hier, j’ai pas écrit une ligne… Je suis rentré trop tard, je me suis couché tout de suite…

En fait, j’étais rentré comme d’habitude, mais je suis ressorti presque aussitôt. Trop le cafard… Clémence ne m’appelle plus du tout. Elle ne répond pas non plus aux messages que je lui laisse sur sa boîte vocale… Pourtant, elle les trouve forcément… Pourquoi n’y donne-t-elle pas suite ? J’angoisse un maximum ! En y repensant plus à fond, je me souviens qu’avant son départ, je l’avais trouvée un peu bizarre, pas vraiment comme d’habitude… Je n’y avais pas trop prêté attention sur le coup, j’avais mis ça sur le compte de la fatigue. Mais maintenant, je me demande s’il n’y a pas autre chose… C’est pour ça que je suis ressorti, pour me changer les idées. Je suis allé retrouver un collègue redevenu célibataire, et qui dîne tous les soirs dans le même resto. On a mangé ensemble au Palais de l’Orient ; mon copain aime la bouffe asiatique et moi aussi de temps en temps. Ensuite, on a terminé la soirée sur le Barachois, dans le bistrot à la mode, « Le Roland Garros »,  face à l’océan indien. Bien sûr, on a pas mal bu… Lui, pour oublier que sa femme s’est barrée définitivement en France il y a six semaines, et moi, pour essayer de me rassurer en pensant que la mienne allait me revenir dans une quinzaine. Forcément, on s’est beaucoup faits draguer… Deux mecs seuls, « métros » ou « z’oreilles », ça se remarque ! Les Réunionnaises, surtout les créoles bronzées, nous apprécient tout particulièrement… Si on avait voulu… Mais on n’avait pas la tête à ça, vraiment pas !  Arnaud et moi, on a plutôt l’alcool triste. Il n’en finissait pas de me raconter pour la énième fois, l’histoire de son couple… C’est justement parce qu’il avait eu un soir une petite défaillance avec une jeune et belle cafrine, que son épouse l’ayant appris avait fait immédiatement sa valise sans attendre d’explications. Eméché, il ne cessait de me répéter, me montrant la table d’en face où jacassaient en riant trois jolies filles métissées qui nous lorgnaient effrontément, l’œil brillant de convoitise : « Tu les vois, ces  trois-là, hein ? Ces petites salopes n’ont pas froid aux yeux, elles nous draguent carrément ! C’est exactement comme ça  que ça m’est arrivé… Moi, j’ai rien fait. Tu le sais bien, toi, Alexandre, que je suis pas un homme à femmes… C’est elle qui s’est jetée dans mes bras ! Je comprenais pas du tout ce qui m’arrivait… Sauf qu’une vraie bombe de bimbo exotique s’offrait tout à coup à moi… J’ai perdu la tête… T’aurais pu résister, toi ? Moi, j’ai pas pu ! Je suis sûr que peu de mecs auraient pu… J’ai eu beau essayer d’expliquer la chose à Marine, elle a rien voulu savoir ! Et pour une connerie passagère, me voilà maintenant comme un con ! Tu me diras qu’à présent, j’ai le champ libre… D’ailleurs, si Marine ne revient pas, c’est peut-être ce que je finirai par faire… Mais pour l’instant, ça m’en a coupé l’envie… ». Comme il commençait à avoir la larme à l’œil j’essayais de le consoler, lui affirmant que venir sur les îles tropicales représentait justement un danger de ce côté-là pour beaucoup de couples ; et qu’on en voyait d’ailleurs pas mal qui se brisaient, parce que le mari, tout comme lui, Arnaud, n’avait pu résister à l’appel de trop belles sirènes bien bronzées. Mais j’étais mauvais dans le rôle, j’étais moi-même trop soucieux… Et puis, je me rendais compte également que je commençais à avoir des difficultés à parler. Il était temps que je rentre, si je ne voulais pas ensuite me heurter à tout ce que je rencontrerais sur le trottoir… J’ai donc entraîné mon copain dans le même état que moi, et nous sommes sortis assez dignement, sous le regard extrêmement déçu et frustré des demoiselles créoles. Après une accolade, Arnaud et moi sommes partis chacun de son côté. Heureusement qu’on était à pied et qu’on n’habitait pas trop loin du bistrot ! C’est bien d’ailleurs pourquoi on se permettait de boire autant…  En rentrant chez moi, je me suis donc couché directement, et pour une fois je n’ai plus pensé à rien d’autre qu’à dormir. Le lendemain matin, soit ce matin, j’avais une drôle de gueule de bois, qui a eu du mal à s’estomper au travail… Et ce soir, me revoici devant mon cahier en train de ressasser ma peine, continuant à me demander pourquoi Clémence observe à mon égard un tel silence… Y aurait-il eu des choses qui m’auraient échappé avant son départ ? Des attitudes différentes que je n’aurais su voir ? C’est vrai que depuis quelque temps elle me paraissait plus lointaine, moins amoureuse… Mais elle m’avait confié avoir quelques problèmes au boulot, et j’avais mis ça sur le compte du travail. Maintenant, je n’en suis plus certain du tout… C’est évident que je me dis de plus en plus maintenant qu’il se passe vraiment quelque chose, qu’une femme amoureuse ne se comporte pas de la sorte, en laissant son mec sans nouvelles aussi longtemps. Alors, en arrivant tout à l’heure à la maison, la première chose que j’ai faite, c’est de lui téléphoner… Mais comme toujours, personne au bout du fil ! Une fois encore, je lui ai laissé un nouveau message, mais là, pour lui dire ce que je pense et pour lui demander de m’appeler sans faute tout de suite… Seulement, il y a maintenant quatre heures de ça, et toujours rien ! Je ne suis pas idiot, ça sent mauvais pour moi, je le sens… Très mauvais, même ! En attendant, il faut que je continue d’écrire mes mémoires, sinon je pète un plomb ! 

Donc, j’en étais à Moscou… En quittant Moscou, mon charter s’envolait vers Colombo, mais avec une halte obligatoire en Inde auparavant. L’aéroport de Bombay croulait sous une chaleur d’enfer… Cela vous sautait à la figure dès le pied posé sur le tarmac. A l’intérieur de l’aéroport, en plus des odeurs d’urine et de transpiration, fouille obligatoire, y compris sous les vêtements… Pour cause de terrorisme et de bombes pouvant exploser n’importe où, n’importe quand… Pas très rassurant ni très agréable. D’autant que je fus fouillé par une grosse Hindoue très moche ! En plus, on me confisqua d’office mon fusil harpon, qu’on prit pour une arme dangereuse par méconnaissance de l’outil… Dans ma hâte à remonter dans l’avion trois quarts d’heures plus tard, j’oubliai de le récupérer… Ce qui devait m’empêcher par la suite de me livrer à l’un de mes sports favoris, celui de la pêche sous-marine… Je me souviendrai toujours de mon arrivée à Colombo… En sortant de l’aéroport, un aéroport vétuste et insalubre, on tombait directement devant un grillage de plusieurs mètres de haut qui l’enserrait entièrement. Après un effet de surprise, les touristes comprenaient vite pourquoi : des grappes d’Indiens plus ou moins en haillons y étaient agrippées, criant sur les voyageurs pour leur réclamer toutes sortes de choses… Certains proposaient leur taxi, d’autres d’être des guides provisoires ou de vous mener dans quelque hôtel, d’autres encore, les plus nombreux, réclamaient argent, vêtements, cigarettes, etc. Le spectacle était affligeant, et nul besoin de réfléchir plus longuement : on réalisait tout de suite qu’on se trouvait d’un coup aux antipodes de ce qu’on connaissait, qu’on venait de quitter un monde bien policé, pour entrer dans celui d’un paupérisme qui existait hélas toujours en certains endroits du globe. En montant dans un taxi pris au hasard tant il y avait de chauffeurs qui voulaient absolument que je monte dans le leur, je n’étais pas vraiment à l’aise… Dans un anglais à l’accent effroyable, comme s’il roulait des pierres dans sa bouche, le taximan indien me demanda quel genre d’hôtel me conviendrait. Je lui répondis que je souhaitais un hôtel bon marché, et il me gratifia aussitôt d’un sourire jusqu’aux gencives accompagné d’un OK enthousiaste. Je compris qu’il m’emmenait chez quelqu’un de sa famille… Nous avions quitté depuis longtemps l’aéroport et suivions la route du littoral. J’admirais à loisir le paysage côtier, très luxuriant, avec sa profusion de cocoteraies bordant l’océan indien. Une multitude de petites cases en torchis, tôles, et toits de paille coco (fibres de cocotiers tressées) apparaissaient en nombre au milieu de toute cette luxuriance. On voyait de suite qu’il s’agissait pour la plupart d’habitations de pêcheurs, plusieurs barques se trouvaient amarrées sur la plage, face à leurs maisons… Je pouvais même en apercevoir certaines sur l’eau et constatais avec surprise qu’elles étaient très particulières, sans doute typiques au pays : à l’avant, leur  coque de bois s’élançait gracieusement en une proue très effilée, et toutes s’ornaient de balanciers, l’un à gauche, l’autre à droite ; ce qui me fit évidemment penser à nos catamarans, mais en version rustique et plutôt rudimentaire… Malgré tout, c’était mieux que de simples barcasses, d’autant qu’elles aussi arboraient de jolies voiles de couleur, même si ces dernières étaient petites. Du côté opposé à la mer, nous traversions souvent des quartiers genre bidonvilles, et je me souviens qu’un peu déçu, je commençais à m’inquiéter, me demandant si toute l’île allait ressembler à ça. Parfois, on rencontrait des ronds-points gazonnés et fleuris, et je fus stupéfait d’y voir sécher du linge sur l’herbe, étalé aux quatre coins… « Drôle d’habitude ! , m’étais-je dit, que d’y mettre ses vêtements au soleil en pleine circulation, au milieu de la poussière et de la pollution ! Pas très hygiénique ! ». Apparemment c’était permis, la police laissait faire… Après un parcours d’une vingtaine de minutes, on arrivait enfin dans le centre de la capitale. L’aspect de cette ville autrefois sous dominations différentes, dont anglaise en dernier, me sidéra. Comme dans tout pays ayant été colonisé, Colombo présentait un véritable paradoxe entre ce qu’il fut et ce qu’il était devenu… Toujours ceint par l’ancien fort édifié au 16è siècle par les Portugais, sur le front de mer subsistait le palais du gouverneur, imposant avec ses colonnades blanches ; les vastes pelouses du palais également, sauf qu’elles ne servaient plus à présent ni aux joueurs de cricket ni aux joueurs de polo, ces sports si  chers aux anglais qui les avaient créées là tout exprès ; mal entretenues, elles n’étaient plus qu’un lieu de balade comme un autre. J’aimais faire ressurgir dans mon esprit les joueurs de polo sur leurs chevaux, casque colonial sur la tête et maillet à la main, galopant sur ce vaste espace vert pour attraper la balle au bond… On était bien loin d’un tel spectacle maintenant, les autochtones avaient depuis longtemps repris leurs coutumes ancestrales. On voyait surtout la misère et l’insalubrité qui régnaient en maîtresses incontestables des lieux… Les anciennes bâtisses imposantes et nettes des Portugais, Hollandais et Anglais se perdaient dans la masse de constructions inégales, sales et miséreuses. Les rues souvent inondées et pleines d’immondices sentaient l’urine. Une population la plupart du temps en haillons, grouillante, se pressait sur des trottoirs presque toujours défoncés. Ce qui frappait le plus dans cette marée humaine si dense, c’était le nombre de personnes handicapées… Je me souviens particulièrement d’une femme sans âge, qui pour se mouvoir ne marchait pas, mais parvenait tout de même à se traîner sur le trottoir en position allongée, s’aidant de ses deux mains valides : elle n’avait plus de jambes, son corps s’arrêtait au tronc… C’était à la fois poignant et lamentable, que de la voir ainsi se contorsionner à travers une foule indifférente, surtout lorsqu’elle entreprit de monter ensuite dans un bus à l’arrêt : son escalade sur le marchepied dura une éternité, et je fus surpris autant que scandalisé de constater que personne ne lui vienne en aide. Il me vint plus tard à l’esprit que cette femme devait peut-être faire partie de cette caste indienne, que l’on nomme « Les intouchables »… La circulation dans la capitale semblait à chaque minute être un véritable défi à l’équilibre et à la sécurité… Les rickshaws, ces scooters arrangés à la façon asiatique avec leur trois roues ( une à l’avant, au-dessus de laquelle siégeait le chauffeur, et deux autres à l’arrière au-dessus desquelles s’installaient les clients) ainsi que leur toit bâché leur donnant des allures de mini voiture, fonçaient à une vitesse folle dans les rues, se faufilant partout entre automobiles, bus et minibus. J’eus la peur de ma vie, lorsqu’il me prit l’envie de monter dans l’un d’eux pour visiter la capitale… J’avais prévu de partir excursionner sur la côte ouest le lendemain. Près de la gare routière où se trouvait également la gare ferroviaire, je prendrais le train qui m’emmènerait vers les trois stations balnéaires que j’avais choisies : Hikkaduwa, Mir Issa et Unawatuna… On y trouvait plein de Guest-houses et de bungalows bon marché, ce serait dans mes prix ! De plus, tout ça était situé en pleine jungle, au bord de magnifiques plages de sable blanc… un peu maculées, hélas, par les nombreuses bouses des vaches sacrées qui errent ici partout en liberté – religion oblige – mais, Dieu merci, foulées également par le pas colossal et majestueux du divin éléphant dirigé par son cornac…  Un magnifique séjour je fis là… Loin du tintouin de la capitale, régnait une ambiance particulière qu’on ne retrouvait nulle part ailleurs. Sauf bien sûr en Inde. C’était l’atmosphère d’India song, si bien dépeinte par Marguerite Duras… Une atmosphère indéfinissable, où l’on se sentait pris malgré soi de langueur, où une certaine torpeur bienfaisante vous envahissait, vous laissant dans un état second ; mais pour moi qui excursionnais, loin d’être ennuyeux cet état m’emplissait de sérénité. Il me semblait clair que tout ceci soit dû au climat chaud et humide, à la mousson ponctuelle qui arrête le temps, à la végétation aux subtilités variées, dont certains parfums, comme l’odeur des frangipaniers, vous prenaient aux narines, vous enivraient délicieusement ; mais surtout, surtout, à l’esprit zen des habitants si chaleureux, à leurs coutumes religieuses, notamment le bouddhisme, avec ses gracieux bonzes tout d’orange vêtus, et dont le visage reflétait en permanence bonté, paix et humanité…  En bref, à leur façon de vivre, naturelle et un peu au ralenti. Me remémorant tous ces souvenirs, je ne peux soudain m’empêcher de frémir d’horreur, lorsque je revois en pensée les images effroyables retransmises à la télévision en 2004, sur le tsunami qui a ravagé tous ces beaux endroits où j’ai vécu un temps… Je me verrais mal retourner là-bas à présent, ça me ferait trop mal au cœur. J’avais noué quelques amitiés ici et là, j’aurais trop peur de ne plus retrouver personne… 

Bon… J’arrête. Ce sera tout pour ce soir… Avec ces souvenirs-ci, j’ai encore un peu plus le coup de blues ! Et puis, je n’y vois plus clair et ne fais que bailler. Demain sera un autre jour… Et comme je n’ai toujours pas reçu le coup de fil tant attendu, cette fois je suis bien décidé : je vais tout faire pour arriver à parler enfin à Clémence… Quitte pour cela à appeler ses parents ou quelqu’un de sa famille s’il le faut… Parce que ça ne peut plus durer !

A suivre… 

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